Ça devait arriver!

J'ai fait mon entrée dans la blogosphère pour ces jours où, malgré l'absence d'interlocuteur, je voudrais exprimer surprises, découvertes, plaisirs ou dégoûts. Si d'aventure la curiosité ou le manque d'interlocuteur vous amène ici à votre tour, soyez les bienvenus!

jeudi 23 juin 2016

Roscigno Vecchia. Population : 1. Ou 2?

Giuseppe Spagnuolo répète à l’envi que le monde tourne autour de lui. Pourtant quand je l’aperçois à un moment de mon circuit photo dans le village, il a l’air plutôt esseulé. Je le surveille du coin de l’œil. Il m’inquiète un peu. Je ne comprends d’où il a pu sortir pour apparaître ainsi sur les marches de l’église, la pipe dressée au-dessus d’une abondante barbe grise et un chapeau enfoncé sur la tête. Ma voiture est encore la seule sur ce qui a été la place du village. Un peu compréhensible, du reste : la route est plutôt mauvaise. Mais je n’avais pas envie de rebrousser chemin après 20 kilomètres!

Le guide précise pourtant que Roscigno Vecchia est un village abandonné. Pas hanté. En 1902, le gouvernement a pris des mesures pour le faire évacuer parce que des cours d’eau souterrains rendaient le lieu si instable que les maisons s’éventraient. On a reconstruit… plus haut. Il me semble que je serais allée de préférence plus bas, mais on ne m’a pas demandé mon avis. Giuseppe ne peut pas être un nostalgique de la vie « en bas » : il n’en reste plus qui ont vécu cette année-là, c’est certain. En revanche, cette odeur dans un coin du village, ça ne trompe pas : on élève des porcs ici… Serait-ce un agriculteur du voisinage qui a trouvé dans l’un des bâtiments abandonnés une porcherie peu coûteuse?
Je ne peux pas éviter l’apparition. Au moment où je passe devant lui, il me salue d’un Buongiorno enjoué. Je constate alors que l’église a été un peu rafistolée, que la porte de côté est ouverte et encadrée de deux fenêtres manifestement récentes. Ah. Comme des panneaux invitent à visiter Roscigno Vecchia, on aurait donc aménagé un bureau d’accueil et Giuseppe est le gardien?
Il me lance une première fois en levant les bras au ciel :
- Il mondo gira intorno a me.
- Vous avez connu des gens qui vivaient ici?
- Oui. Ils sont tous morts maintenant. Moi, je suis né à Roscigno Nuova. Et le monde tourne autour de moi.
Il ne me paraît pas très habile de le contrarier.
- C’est moi le gardien, maintenant. Je vais vous montrer le musée de la vie paysanne.
Hmmm. Elles m’ont l’air toutes soutenues et défendues par des chaînes et des armatures de bois et de fer. Et pourtant, il y a bien un panneau tout ce qu’il y a d’officiel et la porte s’ouvre sur deux pièces où ont été réunis des instruments aratoires et divers objets liés à la fabrication de l’huile d’olive.
En assurant encore que le monde tourne autour de lui, il m’entraîne d’un pas allègre de l’autre côté de la place où l’on voit encore le lavoir, puis ouvre la porte d’une maisonnette. Je vois tout à coup des fils qui courent d’un poteau vers une ou deux maisons. Le rez-de-chaussée de celle que Giuseppe a ouverte est divisé en deux pièces, toutes deux fort encombrées de tout un bric-à-brac. Dans la première, la cheminée noircie par des années d’usage. Dans la seconde, une grande table qu’on devine à ses pattes puisque le dessus est couvert de piles et de piles de magazines, d’enveloppes, de photos et de cartes postales. Des chats se faufilent entre nos jambes, grimpent un peu partout.
- Le monde tourne autour de moi, J’ai fait des films, j’ai joué un chef de village, j’ai joué le Père Noël, j’ai joué un moine. Tenez, ça c’est une photo avec une actrice russe qui était venue pour un film. Le monde tourne autour de moi. La poste vient. Il en vient tous les jours. Des cartes postales, des photos. Tenez, une carte postale de la République tchèque.
- C’est vous qui élevez les porcs?
- Ah, les porcs…
Et il se met à rire. C’est tout ce que j’en obtiens.
Il veut à tout prix me montrer la carte qu’on lui a envoyée du Canada (« avec votre feuille, là… ») et pendant qu’il la cherche, j’aperçois un lit avec une couverture et un oreiller. Giuseppe a donc fait là sa maison. Aujourd’hui, le soleil entre les planches des murs et sous la porte, mais quand il pleut, les dégâts doivent être plus étendus que dans ma chambre d’hôtel. Un portemanteau croule sous les chemises et les cravates bariolées.
Il sort encore des enveloppes qui lui sont parvenues de Chine, des demandes de photos, d’entrevues... Il adore poser dans ses nombreux costumes. Je vois même une couverture du National Geographic avec sa photo. Peut-être un trucage? En tout cas, il connaît fort bien l’histoire du lieu et attribue son piètre état à l’Italabsurdia. On aurait pu faire davantage pour le conserver et le mettre en valeur, estime-t-il, puisque Roscigno est au cœur du beau parc national du Cilento et du Val de Diano, à 40 kilomètres à peine de la mer. Mais les décisions prises n’ont jamais été les bonnes, selon lui. D’ailleurs, dit-il, il n’en est pas le dernier habitant, mais le premier du troisième millénaire. Il déclare en être à la fois le maire, le médecin, le vétérinaire et le maçon. Ah ça, pour un maçon, le travail ne manque pas...  
 
 

Photo trouvée sur Internet
Une autre voiture arrive. Jour faste! Je me promène dans ce décor de cinéma tout naturel. Mais n’est-ce pas une autre silhouette que j’aperçois au moment de remonter en voiture? Femme ou homme, je ne saurais dire. L’éleveur de porcs qui ne goûte pas autant la publicité que Giuseppe? Je lui laisse son mystère et je salue le centre du monde en repartant.

 

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