Ça devait arriver!

J'ai fait mon entrée dans la blogosphère pour ces jours où, malgré l'absence d'interlocuteur, je voudrais exprimer surprises, découvertes, plaisirs ou dégoûts. Si d'aventure la curiosité ou le manque d'interlocuteur vous amène ici à votre tour, soyez les bienvenus!

jeudi 23 juin 2016

Et maintenant : Nicolina

Teggiano est un joli village de la province de Salerno, qui figure lui aussi sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO. C’est en Campanie, mais pas très loin de la Basilicate. Je l’ai choisi comme étape de ma traversée de la botte parce que j’aime bien les villages perchés malgré ce que cela impose à ma voiture à transmission automatique et malgré le casse-tête du parcheggio. Ici, toutefois, on peut se garer gratuitement sur toute la place (sauf dimanche, jour de marché). J’ai bien choisi. Voyez la vue que j’avais depuis ma chambre.

Le village est tout propret. Sur de nombreux murs, on voit encore les gros anneaux de pierre où l'on attachait les ânes ou les chevaux. Sur la rue principale, il y a une belle pharmacie ancienne, trois bars où les gens viennent se redire les mêmes choses, une fontaine où les enfants viennent remplir leurs pistolets à eau et un baby foot pour les plus vieux.
Trois terrasses, dont la Piazza del IV Novembro, permettent d'admirer les montagnes et la campagne environnantes. C'est là que je croise Nicolina. Nous nous saluons en souriant, puis Nicolina est revenue sur ses pas et m’a demandé l’habituel : d’où je viens, si c’est ma première fois à Teggiano, si j’ai des enfants. Nicolina est triste ce soir. Elle est veuve depuis 25 ans et c'est le jour anniversaire de la mort de son mari, des suites de blessures subies dans un accident de voiture. Elle a continué d’élever seule ses deux fils adolescents. Elle les aide encore, d’ailleurs, dans la mesure de ses moyens. "Si on ne les aide pas, qui va le faire?" Elle ne peut donc pas tellement voyager et de toute façon, dit-elle, c’est une chose à laquelle il faut s’ouvrir quand on est plus jeune. Elle est née en 1953, dit-elle à plusieurs reprises, mais on voit que la vie n’a pas été très facile.
Nicolina me raconte en vrac ses émotions personnelles et sa fierté incommensurable pour son coin de pays. Elle n’est jamais allée à Rome, mais elle accepte que la Ville éternelle devance de peu l’air pur de Teggiano, ses nombreuses églises, ses trois terrasses qui ouvrent une vue superbe sur la vallée, les montagnes et les processions de la fête de San Cono (le saint protecteur de la ville, représenté au sommet d’une colonne érigée au centre de la grand-place), qui ont lieu les 10, 11, et 12 août de chaque année, avec parade de la statue du saint sous les murs pavoisés. Ceux qui peuvent se le permettre revêtent alors des costumes d’époque médiévale. Nicolina a ce frottement du pouce contre l’index et le majeur qui signifie : c’est cher! Mais c’est manifestement un spectacle à ne pas manquer et elle insiste pour que je choisisse ces dates quand je reviendrai.
Ma guide a à cœur de me faire découvrir son village, c’est-à-dire ses treize églises et ses trois musées. Si si, trois musées! Dont aucun n’est mentionné dans le Routard. Au grand désarroi de Nicolina, tout est fermé. Rien à faire pour le Musée du diocèse, bien qu’elle connaisse très bien la femme du gardien, mais elle m’entraîne vers le Museo delle Erbe, le musée des plantes médicinales, dont elle connaît bien sûr la gardienne.
Les anciens trouvaient vraiment un usage à toutes les plantes qui les entouraient.
- Et les pierres, à quoi servaient-elles?
Je m’attendais à ce qu’on me dise qu’elles étaient broyées pour quelque décoction. Mais non : le territoire est riche en pierres poreuses de divers types et chacune donne à l’eau qu’elle filtre des propriétés thérapeutiques particulières. Il fallait y penser!
Parmi les collections, j’aurais bien pris un peu de vino mermerino qui rend les gambe gagliarde (renforce les jambes), mais hélas, on a perdu la recette et Google n’a absolument aucune idée de ce qu’est le vino mermerino.
Il se trouve que Barbara (qui habite sur le Vico Storto Barbara – littéralement ruelle croche Barbara – au-dessus du Musée des herbes médicinales) est aussi gardienne du Musée des traditions populaires. Du conciliabule en dialecte entre mes deux compagnes il ressort que j’aurai droit à une visite privée de ce second musée, dont Barbara déverrouille la porte pour moi seule. Il y a là-dedans trois étages d’objets aux beaux noms dialectaux. Tiens, un girellu. C’est une « marchette » du temps jadis. On passait le mouflet dans la partie supérieure (un cercle de bois). Pas de « culotte » en tissu ou en cuir pour le soutenir : le cercle était si étroit qu’il pouvait difficilement s’en échapper. Tellement, mais tellement contraire aux normes! Bref, sous le cercle inférieur, d’un diamètre à peu près égal au double de l’autre, six roulettes aidaient le petiot à traverser les pièces étroites de la maisonnette en trois étages (le « séjour » au rez-de-chaussée, la cuisine à l’étage et les deux chambres au-dessus). J’avais déjà vu des marchettes du même genre, mais elles ne portaient pas le joli nom de girellu.
À côté, il y a, logiquement, le berceau. Pour toi, c’est culla, me dit Nicolina sur un ton et avec une grimace qui soulignent les faiblesses de « ma » langue.
- Ma è nnàca! Nnàca, nnàca!
Elle insiste tout en imprimant des poussées à un berceau virtuel, ce qui me donne à penser que nnàca désigne précisément l’action de bercer. Ah! Ho capito! (j’ai compris) fais-je, à sa grande satisfaction.
Je propose un café à mes guides. Nicolina m’explique qu’elle s’en est déjà tapé deux aujourd’hui. Apparemment, un troisième serait excessif. Barbara ne boit pas de café (embé, j’aurai rencontré des Français qui ne boivent pas de vin et des Italiens qui ne boivent pas de café!). Bon. Autre chose, alors? Oui, clame Barbara, l’église de la Pietà! Ah! Que je suis bête de ne pas y avoir pensé!
Autre conciliabule en dialecte. Nicolina vérifie : Non capisce il dialietto? Non, franchement non! Rien de rien! Et hop, on interpelle une dame qui passe, toujours en dialecte, et résultat, l’église de la Pietà s’ouvre pour moi. Nicolina tient à ce que je prenne une photo de la belle Pietà qui orne le fronton de l’église. Or à ce moment, un pigeon se pose sur la tête du Christ et il s’y trouve manifestement fort bien. Nicolina est outrée.
- Mais les pigeons font partie des créatures de Dieu, lui dis-je.
Elle accepte à contrecœur.
Puis Nicolina insiste (toujours en dialecte) pour que (me sera-t-il ensuite expliqué) Barbara me montre la nappe qu’elle est en train de broder, puisqu’elle a suivi l’enseignement des religieuses de l’église de La Pietà. La pauvrette en a pour des mois! Elle le fait sur commande, et cette commande comprend une nappe grandissime et 16 serviettes de table. Elle a dessiné le motif et en a exécuté à peu près le trentième à ce jour. Le mariage sera célébré… dans deux ans.
Après avoir pris congé de Barbara et de Nicolina, je vais au magasin de « produits typiques » (le déli du coin où on trouve vin, charcuteries et un peu « d’épicerie »), et je prie la jeune fille de répondre plutôt à la dame qui a l’air d’acheter son souper en toute hâte. (« Je suis en vacances; j’ai tout mon temps. ») La dame en question n’a qu’un billet de 50 euros (« Vous comprenez, les guichets, etc. – Pas de problème, vous nous le paierez demain. « Je suis témoin », dis-je. Et tous de s’esclaffer. À tel point que mes cinq tranches de salami ne me coûteront rien.
La jeune commis m’explique que la piazza del 4 Novembro est l’endroit où les gens de Teggiano se rendent pour évacuer leur tristesse. Voilà peut-être pourquoi Nicolina y était ce 20 juin.
Après mon petit pique-nique en chambre, je ressors pour respirer l’air des montagnes. Et sur qui ne tombé-je pas? Eh oui, Nicolina a eu la même idée. Elle me présente à toutes ses connaissances et me raconte l’histoire de tous et chacun. Elle revient aux églises et me les énumère toutes, et je glisse Saint-André, puisque je l’ai remarquée en arrivant au village. Elle en a l’air ravie. Elle finit par m’inviter à prendre un café chez elle, un petit appartement que réchauffe un gros foyer ancien. Elle me donne une carte de visite de l’entreprise de son beau-père, une affaire de feux d’artifice reprise par son fils aîné. Sur la carte, une photo de groupe où voit aussi son défunt mari. « Et maintenant, j’ai une surprise pour toi », annonce-t-elle. Elle m’entraîne dehors vers l’église Saint-André. « Tu en as parlé alors j’ai pensé que ça te ferait plaisir de la visiter. C’est moi qui en suis la gardienne. » Pour une surprise, c'en est toute une en effet! Je fais les compliments d'usage et ressort mon appareil photo. Chère Nicolina!
- Il faut que tu reviennes l’an prochain, mais en août, cette fois, pour les trois jours de la sagra et les processions!
Je l’invite à mon tour à prendre le petit-déjeuner avec moi le lendemain matin. Elle accepte volontiers. Le lendemain, elle me parle de Noël. Elle trouve que d’en haut, les lumières qui éclairent les faubourgs d’en bas la nuit ont l’air d’une crèche perpétuelle. Très naïve, elle adore le mythe de la Befana, cette bonne sorcière qui apporte les cadeaux aux enfants italiens le 6 janvier. Et elle est un peu vexée que son petit-fils de 11 ans ne croit plus à l’histoire de la cigogne qui apporte les bébés. « On leur montre la réalité trop tôt, à l’école! »
Touchante Nicolina!
En la quittant, d’ailleurs, quand je la remercie pour les visites et la compagnie, elle me dit, un peu gênée : « C’était écrit. Tu étais là et moi j’étais seule et voilà. »

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