Nicolina me raconte en vrac ses émotions personnelles et sa fierté
incommensurable pour son coin de pays. Elle n’est jamais allée à Rome, mais
elle accepte que la Ville éternelle devance de peu l’air pur de Teggiano, ses nombreuses
églises, ses trois terrasses qui ouvrent une vue superbe sur la vallée, les
montagnes et les processions de la fête de San Cono (le saint protecteur de la
ville, représenté au sommet d’une colonne érigée au centre de la grand-place),
qui ont lieu les 10, 11, et 12 août de chaque année, avec parade de la statue
du saint sous les murs pavoisés. Ceux qui peuvent se le permettre revêtent
alors des costumes d’époque médiévale. Nicolina a ce frottement du pouce contre
l’index et le majeur qui signifie : c’est cher! Mais c’est manifestement
un spectacle à ne pas manquer et elle insiste pour que je choisisse ces dates
quand je reviendrai.
Ma guide a à cœur de me faire découvrir son village,
c’est-à-dire ses treize églises et ses trois musées. Si si, trois musées! Dont
aucun n’est mentionné dans le Routard. Au grand désarroi de Nicolina, tout est
fermé. Rien à faire pour le Musée du diocèse, bien qu’elle connaisse très bien
la femme du gardien, mais elle m’entraîne vers le Museo delle Erbe, le musée
des plantes médicinales, dont elle connaît bien sûr la gardienne.
Les anciens trouvaient vraiment un usage à toutes les
plantes qui les entouraient.
- Et les pierres, à quoi servaient-elles?
Je m’attendais à ce qu’on me dise qu’elles étaient broyées
pour quelque décoction. Mais non : le territoire est riche en pierres
poreuses de divers types et chacune donne à l’eau qu’elle filtre des propriétés
thérapeutiques particulières. Il fallait y penser!
Parmi les collections, j’aurais bien pris un peu de vino mermerino qui rend les gambe gagliarde (renforce les jambes),
mais hélas, on a perdu la recette et Google n’a absolument aucune idée de ce
qu’est le vino mermerino.
Il se trouve que Barbara (qui habite sur le Vico Storto
Barbara – littéralement ruelle croche Barbara – au-dessus du Musée des herbes
médicinales) est aussi gardienne du Musée des traditions populaires. Du
conciliabule en dialecte entre mes deux compagnes il ressort que j’aurai droit
à une visite privée de ce second musée, dont Barbara déverrouille la porte pour
moi seule. Il y a là-dedans trois étages d’objets aux beaux noms dialectaux.
Tiens, un girellu. C’est une
« marchette » du temps jadis. On passait le mouflet dans la partie
supérieure (un cercle de bois). Pas de « culotte » en tissu ou en
cuir pour le soutenir : le cercle était si étroit qu’il pouvait
difficilement s’en échapper. Tellement, mais tellement contraire aux normes!
Bref, sous le cercle inférieur, d’un diamètre à peu près égal au double de
l’autre, six roulettes aidaient le petiot à traverser les pièces étroites de la
maisonnette en trois étages (le « séjour » au rez-de-chaussée,
la cuisine à l’étage et les deux chambres au-dessus). J’avais déjà vu des
marchettes du même genre, mais elles ne portaient pas le joli nom de girellu.
À côté, il y a, logiquement, le berceau. Pour toi, c’est culla, me dit Nicolina sur un ton et
avec une grimace qui soulignent les faiblesses de « ma » langue.
- Ma è nnàca! Nnàca, nnàca!
Elle insiste tout en imprimant des poussées à un berceau
virtuel, ce qui me donne à penser que nnàca
désigne précisément l’action de bercer. Ah! Ho capito! (j’ai compris) fais-je, à sa grande satisfaction.
Je propose un café à mes guides. Nicolina m’explique qu’elle
s’en est déjà tapé deux aujourd’hui. Apparemment, un troisième serait excessif.
Barbara ne boit pas de café (embé,
j’aurai rencontré des Français qui ne boivent pas de vin et des Italiens qui ne
boivent pas de café!). Bon. Autre chose, alors? Oui, clame Barbara, l’église de
la Pietà! Ah! Que je suis bête de ne pas y avoir pensé!
Autre conciliabule en dialecte. Nicolina vérifie : Non capisce il dialietto? Non,
franchement non! Rien de rien! Et hop, on interpelle une dame qui passe,
toujours en dialecte, et résultat, l’église de la Pietà s’ouvre pour moi. Nicolina
tient à ce que je prenne une photo de la belle Pietà qui orne le fronton de l’église.
Or à ce moment, un pigeon se pose sur la tête du Christ et il s’y trouve
manifestement fort bien. Nicolina est outrée.
- Mais les pigeons font partie des créatures de Dieu, lui dis-je.
Elle accepte à contrecœur.
Elle accepte à contrecœur.
Puis Nicolina insiste (toujours en dialecte) pour que (me
sera-t-il ensuite expliqué) Barbara me montre la nappe qu’elle est en train de
broder, puisqu’elle a suivi l’enseignement des religieuses de l’église de La
Pietà. La pauvrette en a pour des mois! Elle le fait sur commande, et cette
commande comprend une nappe grandissime et 16 serviettes de table. Elle a
dessiné le motif et en a exécuté à peu près le trentième à ce jour. Le mariage
sera célébré… dans deux ans.
Après avoir pris congé de Barbara et de Nicolina, je vais au
magasin de « produits typiques » (le déli du coin où on trouve vin,
charcuteries et un peu « d’épicerie »), et je prie la jeune fille de
répondre plutôt à la dame qui a l’air d’acheter son souper en toute hâte. (« Je
suis en vacances; j’ai tout mon temps. ») La dame en question n’a qu’un
billet de 50 euros (« Vous comprenez, les guichets, etc. – Pas de
problème, vous nous le paierez demain. « Je suis témoin », dis-je. Et
tous de s’esclaffer. À tel point que mes cinq tranches de salami ne me
coûteront rien.
La jeune commis m’explique que la piazza del 4 Novembro est
l’endroit où les gens de Teggiano se rendent pour évacuer leur tristesse. Voilà
peut-être pourquoi Nicolina y était ce 20 juin.
- Il faut que tu reviennes l’an prochain, mais en août, cette
fois, pour les trois jours de la sagra et
les processions!
Je l’invite à mon tour à prendre le petit-déjeuner avec moi
le lendemain matin. Elle accepte volontiers. Le lendemain, elle me parle de
Noël. Elle trouve que d’en haut, les lumières qui éclairent les faubourgs d’en
bas la nuit ont l’air d’une crèche perpétuelle. Très naïve, elle adore le mythe
de la Befana, cette bonne sorcière qui apporte les cadeaux aux enfants italiens
le 6 janvier. Et elle est un peu vexée que son petit-fils de 11 ans ne croit
plus à l’histoire de la cigogne qui apporte les bébés. « On leur montre la
réalité trop tôt, à l’école! »
Touchante Nicolina!
En la quittant, d’ailleurs, quand je la remercie pour les
visites et la compagnie, elle me dit, un peu gênée : « C’était écrit.
Tu étais là et moi j’étais seule et voilà. »
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