Ça devait arriver!

J'ai fait mon entrée dans la blogosphère pour ces jours où, malgré l'absence d'interlocuteur, je voudrais exprimer surprises, découvertes, plaisirs ou dégoûts. Si d'aventure la curiosité ou le manque d'interlocuteur vous amène ici à votre tour, soyez les bienvenus!

mercredi 22 juin 2016

Nom : Violette. Profession : GPS.

En Italie, quand on ne roule pas en ville dans les viale, les corsi, les strade, les vicchi et les vicoli (dans ce dernier cas, si on y roule, c’est tellement étroit qu’on y laisse un rétroviseur ou deux), il y a les superstrade, les autostrade, les strade statali et les strade provinciali. Je ne suis pas certaine de la hiérarchie, mais une chose est sûre, quand on en est aux strade provinciali, c’est creux. Et pour aller de Bisceglie à Teggiano, j’en ai fait beaucoup, ce qui m’a permis de constater que Violette ne sait pas compter. En effet, plus le temps passait et plus elle me disait que j’allais arriver tard…

C’est qu’en rase campagne, il faut s’assurer que la faucheuse qu’on croise ne va pas emporter nos portières arrière, que les vaches qu’on rencontre ne vont pas encorner le moteur, etc., si bien qu’on ne regarde pas trop la GPS et quand elle nous annonce qu’il faut tourner à gauche, soit on la trouve stupide parce que l'unique route visible du ciel ou du sol ou même par les voyantes, fait un tournant à 90 degrés sur la gauche soit on la trouve idiote parce qu’il n’y a pas de rue à gauche, mais seulement l’entrée dans un champ. À moins que… Ah oui, l’entrée de champ était bien une route provinciale, mais voilà il est trop tard, c’est passé et il n’y aucun endroit pour faire demi-tour. De toute façon, Violette n’en a cure et elle se remet tranquillement à concocter un nouvel itinéraire en omettant la plupart de temps de m’annoncer qu’elle recalcule et comme je suis à surveiller un troupeau de brebis et à rassurer le berger sur la nature de mes intentions, je ne vois pas qu’elle recalcule. Elle me fait donc traverser de nouveau champs, rencontrer d’autres bergers ou des villageois qui se demandent bien qui je suis et ce que je leur veux. Ce que voyant (ou ne voyant pas), quand je lui dis où je veux aller et qu’elle promet de m’y mener en deux heures, j’en ajoute deux comme marge de manœuvre.
Heureusement, Violette enregistre uniquement ma position au sens géographique du terme et non au sens de ce que je pense d’elle à haute voix. D’ailleurs parfois elle se vexe et ne dit plus rien quand j’aborde un carrefour giratoire à quarante-douze sorties et 456 pancartes et quand je lui jette un œil noir, elle indique quelque chose comme « 1,8 km Route ». Alors que ma GPS espagnole me disait parfois « Dans deux kilomètres, préparez-vous à continuer tout droit », Violette m’envoie des « Dans deux kilomètres, continuez tout droit, puis continuez tout droit. » Elle me vouvoie, mais ce n’est pas réciproque.
Bref… Non, s’il y a un terme mal choisi dans les circonstances, c’est bien celui-là. Au bout du compte, de mon réservoir d’essence et de ma patience, j’ai fini par atteindre mon hôtel à Teggiano après avoir, étant donné l’étroitesse des rues, renversé avec ma voiture les burettes sur l’autel de l’église de la Pietà et rogné les pantoufles de la dame à qui j’ai demandé où diable était ce fichu hôtel si bien situé, au centre de tout sauf des préoccupations de Violette.
Cela dit, la route de montagne dans le parc du Cilento était superbe. J’aime bien les routes de montagne. Certainement plus que ma Yaris automatique ne les aime…
Teggiano - Depuis ma chambre
Teggiano - L'orage approche
Je crécherai deux jours dans une ancienne demeure seigneuriale joliment transformée. Ma chambre s’ouvre par une double porte, et une porte-fenêtre me permet de voir la vallée et les montagnes environnantes. Et l’orage qui arrive. Je veux dire : qui arrive dans ma chambre parce que l’eau passe sous ladite porte-fenêtre. Je brave la tempête pour aller voir si je n’aurais pas dû par hasard fermer les volets extérieurs, mais heureusement pour ma conscience, il n’y a pas de volets extérieurs. La mare ne dépasse pas l’espèce de seuil de pierre, un peu plus bas que le plancher de ma chambre. Je déclare la chose à la réception en descendant souper et quand je remonte, je constate qu’on a tout asséché. (Et on a refait le plein des petits bonbons aux fruits auxquels j’avais fait honneur en m’installant.)
Teggiano - Quartiers de la vallée
Le lendemain, je vise la chartreuse (certosa) de San Lorenzo, à Padula, à l’est de Teggiano, puis Roscigno Vecchia, à l’ouest de Teggiano. Je sens que je vais encore faucher des récoltes avant le temps et déferrer quelques chevaux. Je demande à la réception le meilleur moyen de me rendre à la chartreuse.
- Vous êtes arrivée d’où, hier?
- De Bisceglie.
- Donc, de l’est?
C’est le moment de feindre un accès de toux suffisamment long pour me rappeler que oui. Mon autre solution, quand je suis d'humeur plus badine, c'est de dire que ma famille est toujours étonnée de me voir revenir de vacances.
- Alors c’est très simple : vous redescendez dans la plaine par où vous êtes venue.
Premièrement, je déteste toute explication qui commence par "c'est (très) simple". Si je ne réussis pas, je me sens deux fois plus inepte. Deuxièmement, dans ce cas précis, je n'ai pas osé dire que j’avais fait trois fois le tour du village et qu’à moins qu’on réunisse les habitantes en les priant de se présenter en pantoufles pour voir lesquelles j’ai rognées, cette réponse me condamnai à faire confiance à Violette. Celle-ci commence tous les trajets par un très formel « Veuillez rejoindre la route en surbrillance. » Quelqu’un peut dire au programmeur qu’il n’y a aucun vico, vicolo, strade ou autostrade rose pognant dans AUCUN village ni AUCUNE ville d’Italie?
Tout ça sans compter que c’est la première fois de mon expérience de voyageuse, motorisée ou jamborisée, que je vois si peu de noms de rues ou de routes. Vraiment et sérieusement. Ce n’est pratiquement jamais indiqué, ce que confirme d’ailleurs Anna, qui m’hébergeait à Lecce. Autre problème, dans les villes, il y a par exemple une rue Corto Maltese (que Violette prononce avec un accent français incompréhensible au point qu’elle a l’air de m’entretenir de sa thèse), mais aussi un vico Corto Maltese, à gauche, et un vicolo Corto Maltese à droite. Quand on surveille les perrons et qu’on s’assure que la suce des bambins ne vas pas égratigner nos rétroviseurs (n'y a-t-il pas de norme qui régisse la taille des suces?), on n’a pas e temps de voir combien de lettres il y a entre le v et le o avant Corto Maltese. Et dans la campagne, eh ben on a des via Perillo, via Perillo A, via Perillo B, etc., j’ai vu jusqu’à H.
Alors ce mardi, de guerre lasse, je descends de voiture dans un grand terrain où se pavanent deux types bronzés et je demande à l’un d’eux où se trouve ce ch… pardon ce célèbre couvent.
- Ici Madame. Vous vous garez à l’ombre, là, et vous marchez 50 mètres, puis c’est à gauche.
Et moi, j’ai l’air de quelqu’un qui sait ce que c’est 50 mètres, peut-être? Après mes deux heures de visite, plus calme, je regarde soigneusement les alentours et rien, mais rien de rien, n’annonce que c’est le stationnement de la chartreuse ni que la chartreuse se trouve à 50 mètres.
Pendant les 50 mètres, j'ai évidemment le temps de me demander : "Et si c'était fermé ce mardi à cause d'une manifestation de chartreux, d'une bulle papale à peine éclose ou parce que les quinze préposés ont oublié de se lever?"
Chartreuse de Padula - Cuisine
Chartreuse de Padula : le double escalier
Heureusement que j’y suis parvenue, du reste, parce que c’est de toute beauté. Ça n’égale pas le couvent de Tomar, au Portugal, mais c’est d’une richesse! Et tout ça vide du moindre chartreux, à part quelques-uns en visite. L’endroit ne sert plus à rien! Après la suppression des ordres religieux, en 1806, plus personne n’est venu habiter là. Et bon, pensez-en ce que vous voulez, mais à côté des douze chapelles et des quatre cloîtres, moi c'est la cuisine qui m'a éblouie. Je ne sais pas si les chartreux y avaient accès, eux qui n'avaient droit qu'à un repas par jour en été et, surtout, ne devaient jamais manger de viande? Ils se seraient sûrement demandé pourquoi diable (ou enfin...) la cuisine était si grande s'il ne s'agissait que de bouillir un poisson ou de râper une carotte pour 20 personnes. Il devait s'en taper, des gueuletons, le chef chartreux! Et que dire de ce double escalier en marbre qui ne servait... à rien sinon l'apparat.
Padula - Chartreuse et village
Autre signe distinctif du Sud : il n’y a pas de boutique sérieuse à la sortie, mais un café d’où sort une musique des années 80 et un magasin où on vend de « l’artisanat local », c’est-à-dire des bijoux ridicules « en corail et en or » à 12 euros (on est dans l’arrière-pays et, aux dernières nouvelles, le corail, c’est dans la mer) et des livres sur Padre Pio (qui n’a rien à voir avec l’endroit) dont la dixième édition (à 10 exemplaires chacune, j’imagine) remonte à 1982. À la librairie de la pinacothèque qui expose les œuvres de De Nittis, à Barletta, on offrait des cahiers à colorier et des calendriers… de 2003. Je n’ai pas osé photographier parce qu’il y avait deux couples et… trois préposés. Trois préposés pour une librairie qui compte à peu près 15 articles et pour un musée où il doit passer environ 20 personnes par jour pendant les vacances. Ce sont de beaux emplois de fonctionnaires. Comme celui de ce gentil monsieur qui m’accompagnait de si près à Ruvo. Il en était conscient, d’ailleurs, et m’a dit que c’était un peu ridicule qu’ils soient deux tous les matins dans un musée encore plus petit. Ce fonctionnaire travaille tous les matins et deux après-midi seulement, mais il a son plein salaire.
Assommée par la chaleur, j’ai omis de l’écrire dans mon billet où il est question de Barletta, mais j’ai croisé ces deux couples (si vous ne vous souvenez pas lesquels, c’est tout à fait normal et ce n’est pas grave) à quatre reprises dans la ville. Il était déjà un peu surprenant que nous eussions visité (autant utiliser cette forme avant qu’elle soit bannie des grammaires) les lieux dans le même ordre (en tout cas, moi je ne suivais pas l’ordre du guide et nous n’avions pas le même guide), mais le hasard a voulu que nous choisissions le même restaurant pour dîner! Si bien qu’à notre quatrième rencontre, au château, l’un d’eux ayant dit que si nous l’avions su dès le départ, nous aurions pu visiter ensemble, un autre a proposé que nous prenions un café sur la place de la cathédrale à ma sortie du château. Ce que nous fîmes. Il y avait un couple de Véronais et l’autre heu… j’ai oublié! Ça s’peux-tu?! Ils avaient tous l’air de s’y connaître pas mal en art et l’un des quatre avait acheté, à la boutique du calendrier de 2003, un recueil de poésies populaires qu’il déclamait volontiers pour la galerie. Mais c’était drôle et instructif et on m’a beaucoup mise à l’épreuve, mais j’y ai gagné mon café gratis pour rien.
Prochainement sur vos écrans : le passage d’est en ouest, et contrairement à l’expression consacrée, j’irai par quatre chemins et ce, pour un même déplacement.





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