C’est qu’en rase campagne, il faut s’assurer que la
faucheuse qu’on croise ne va pas emporter nos portières arrière, que les vaches
qu’on rencontre ne vont pas encorner le moteur, etc., si bien qu’on ne regarde pas
trop la GPS et quand elle nous annonce qu’il faut tourner à gauche, soit on la
trouve stupide parce que l'unique route visible du ciel ou du sol ou même par les voyantes, fait un tournant à 90 degrés sur la gauche
soit on la trouve idiote parce qu’il n’y a pas de rue à gauche, mais seulement
l’entrée dans un champ. À moins que… Ah oui, l’entrée de champ était bien une
route provinciale, mais voilà il est trop tard, c’est passé et il n’y aucun
endroit pour faire demi-tour. De toute façon, Violette n’en a cure et elle se remet
tranquillement à concocter un nouvel itinéraire en omettant la plupart de temps
de m’annoncer qu’elle recalcule et comme je suis à surveiller un troupeau de
brebis et à rassurer le berger sur la nature de mes intentions, je ne vois pas
qu’elle recalcule. Elle me fait donc traverser de nouveau champs, rencontrer d’autres
bergers ou des villageois qui se demandent bien qui je suis et ce que je leur
veux. Ce que voyant (ou ne voyant pas), quand je lui dis où je veux aller et qu’elle
promet de m’y mener en deux heures, j’en ajoute deux comme marge de manœuvre.
Heureusement, Violette enregistre uniquement ma position au
sens géographique du terme et non au sens de ce que je pense d’elle à haute
voix. D’ailleurs parfois elle se vexe et ne dit plus rien quand j’aborde un
carrefour giratoire à quarante-douze sorties et 456 pancartes et quand je lui
jette un œil noir, elle indique quelque chose comme « 1,8 km Route ».
Alors que ma GPS espagnole me disait parfois « Dans deux kilomètres,
préparez-vous à continuer tout droit », Violette m’envoie des « Dans
deux kilomètres, continuez tout droit, puis continuez tout droit. » Elle
me vouvoie, mais ce n’est pas réciproque.
Bref… Non, s’il y a un terme mal choisi dans les
circonstances, c’est bien celui-là. Au bout du compte, de mon réservoir d’essence
et de ma patience, j’ai fini par atteindre mon hôtel à Teggiano après avoir,
étant donné l’étroitesse des rues, renversé avec ma voiture les burettes sur l’autel
de l’église de la Pietà et rogné les pantoufles de la dame à qui j’ai demandé
où diable était ce fichu hôtel si bien situé, au centre de tout sauf des
préoccupations de Violette.
Cela dit, la route de montagne dans le parc du Cilento était
superbe. J’aime bien les routes de montagne. Certainement plus que ma Yaris
automatique ne les aime…
| Teggiano - Depuis ma chambre |
| Teggiano - L'orage approche |
Je crécherai deux jours dans une ancienne demeure
seigneuriale joliment transformée. Ma chambre s’ouvre par une double porte, et
une porte-fenêtre me permet de voir la vallée et les montagnes environnantes.
Et l’orage qui arrive. Je veux dire : qui arrive dans ma chambre parce que
l’eau passe sous ladite porte-fenêtre. Je brave la tempête pour aller voir si
je n’aurais pas dû par hasard fermer les volets extérieurs, mais heureusement
pour ma conscience, il n’y a pas de volets extérieurs. La mare ne dépasse pas l’espèce
de seuil de pierre, un peu plus bas que le plancher de ma chambre. Je déclare
la chose à la réception en descendant souper et quand je remonte, je constate
qu’on a tout asséché. (Et on a refait le plein des petits bonbons aux fruits
auxquels j’avais fait honneur en m’installant.)
| Teggiano - Quartiers de la vallée |
Le lendemain, je vise la chartreuse (certosa) de San Lorenzo, à Padula, à l’est de Teggiano, puis Roscigno Vecchia, à l’ouest
de Teggiano. Je sens que je vais encore faucher des récoltes avant le temps et
déferrer quelques chevaux. Je demande à la réception le meilleur moyen de me
rendre à la chartreuse.
- Vous êtes arrivée d’où, hier?
- De Bisceglie.
- Donc, de l’est?
- De Bisceglie.
- Donc, de l’est?
C’est le moment de feindre un accès de toux suffisamment
long pour me rappeler que oui. Mon autre solution, quand je suis d'humeur plus badine, c'est de dire que ma famille est toujours étonnée de me voir revenir de vacances.
- Alors c’est très simple : vous redescendez dans la
plaine par où vous êtes venue.
Premièrement, je déteste toute explication qui commence par "c'est (très) simple". Si je ne réussis pas, je me sens deux fois plus inepte. Deuxièmement, dans ce cas précis, je n'ai pas osé dire que j’avais fait trois fois le tour du
village et qu’à moins qu’on réunisse les habitantes en les priant de se
présenter en pantoufles pour voir lesquelles j’ai rognées, cette réponse me
condamnai à faire confiance à Violette. Celle-ci commence tous les trajets par
un très formel « Veuillez rejoindre la route en surbrillance. » Quelqu’un
peut dire au programmeur qu’il n’y a aucun vico,
vicolo, strade ou autostrade rose
pognant dans AUCUN village ni AUCUNE ville d’Italie?
Tout ça sans compter que c’est la première fois de mon
expérience de voyageuse, motorisée ou jamborisée, que je vois si peu de noms de
rues ou de routes. Vraiment et sérieusement. Ce n’est pratiquement jamais
indiqué, ce que confirme d’ailleurs Anna, qui m’hébergeait à Lecce. Autre
problème, dans les villes, il y a par exemple une rue Corto Maltese (que
Violette prononce avec un accent français incompréhensible au point qu’elle a l’air
de m’entretenir de sa thèse), mais aussi un vico Corto Maltese, à gauche, et un
vicolo Corto Maltese à droite. Quand on surveille les perrons et qu’on s’assure
que la suce des bambins ne vas pas égratigner nos rétroviseurs (n'y a-t-il pas de norme qui régisse la taille des suces?), on n’a pas e
temps de voir combien de lettres il y a entre le v et le o avant Corto Maltese. Et dans la
campagne, eh ben on a des via Perillo,
via Perillo A, via Perillo B, etc., j’ai
vu jusqu’à H.
Alors ce mardi, de guerre lasse, je descends de voiture dans
un grand terrain où se pavanent deux types bronzés et je demande à l’un d’eux
où se trouve ce ch… pardon ce célèbre couvent.
- Ici Madame. Vous vous garez à l’ombre, là, et vous marchez
50 mètres, puis c’est à gauche.
Et moi, j’ai l’air de quelqu’un qui sait ce que c’est 50
mètres, peut-être? Après mes deux heures de visite, plus calme, je regarde
soigneusement les alentours et rien, mais rien de rien, n’annonce que c’est le
stationnement de la chartreuse ni que la chartreuse se trouve à 50 mètres.
Pendant les 50 mètres, j'ai évidemment le temps de me demander : "Et si c'était fermé ce mardi à cause d'une manifestation de chartreux, d'une bulle papale à peine éclose ou parce que les quinze préposés ont oublié de se lever?"
| Chartreuse de Padula - Cuisine |
| Chartreuse de Padula : le double escalier |
Heureusement que j’y suis parvenue, du reste, parce que c’est
de toute beauté. Ça n’égale pas le couvent de Tomar, au Portugal, mais c’est d’une
richesse! Et tout ça vide du moindre chartreux, à part quelques-uns en visite.
L’endroit ne sert plus à rien! Après la suppression des ordres religieux, en 1806,
plus personne n’est venu habiter là. Et bon, pensez-en ce que vous voulez, mais à côté des douze chapelles et des quatre cloîtres, moi c'est la cuisine qui m'a éblouie. Je ne sais pas si les chartreux y avaient accès, eux qui n'avaient droit qu'à un repas par jour en été et, surtout, ne devaient jamais manger de viande? Ils se seraient sûrement demandé pourquoi diable (ou enfin...) la cuisine était si grande s'il ne s'agissait que de bouillir un poisson ou de râper une carotte pour 20 personnes. Il devait s'en taper, des gueuletons, le chef chartreux! Et que dire de ce double escalier en marbre qui ne servait... à rien sinon l'apparat.
| Padula - Chartreuse et village |
Autre signe distinctif du Sud : il n’y a pas de boutique
sérieuse à la sortie, mais un café d’où sort une musique des années 80 et un
magasin où on vend de « l’artisanat local », c’est-à-dire des bijoux
ridicules « en corail et en or » à 12 euros (on est dans l’arrière-pays
et, aux dernières nouvelles, le corail, c’est dans la mer) et des livres sur
Padre Pio (qui n’a rien à voir avec l’endroit) dont la dixième édition (à 10
exemplaires chacune, j’imagine) remonte à 1982. À la librairie de la
pinacothèque qui expose les œuvres de De Nittis, à Barletta, on offrait des
cahiers à colorier et des calendriers… de 2003. Je n’ai pas osé photographier
parce qu’il y avait deux couples et… trois préposés. Trois préposés pour une
librairie qui compte à peu près 15 articles et pour un musée où il doit passer
environ 20 personnes par jour pendant les vacances. Ce sont de beaux emplois de
fonctionnaires. Comme celui de ce gentil monsieur qui m’accompagnait de si près
à Ruvo. Il en était conscient, d’ailleurs, et m’a dit que c’était un peu
ridicule qu’ils soient deux tous les matins dans un musée encore plus petit.
Ce fonctionnaire travaille tous les matins et deux après-midi seulement, mais
il a son plein salaire.
Assommée par la chaleur, j’ai omis de l’écrire dans mon
billet où il est question de Barletta, mais j’ai croisé ces deux couples (si
vous ne vous souvenez pas lesquels, c’est tout à fait normal et ce n’est pas
grave) à quatre reprises dans la ville. Il était déjà un peu surprenant que
nous eussions visité (autant utiliser cette forme avant qu’elle soit bannie des
grammaires) les lieux dans le même ordre (en tout cas, moi je ne suivais pas l’ordre
du guide et nous n’avions pas le même guide), mais le hasard a voulu que nous
choisissions le même restaurant pour dîner! Si bien qu’à notre quatrième
rencontre, au château, l’un d’eux ayant dit que si nous l’avions su dès le
départ, nous aurions pu visiter ensemble, un autre a proposé que nous prenions
un café sur la place de la cathédrale à ma sortie du château. Ce que nous fîmes.
Il y avait un couple de Véronais et l’autre heu… j’ai oublié! Ça s’peux-tu?!
Ils avaient tous l’air de s’y connaître pas mal en art et l’un des quatre avait
acheté, à la boutique du calendrier de 2003, un recueil de poésies populaires qu’il
déclamait volontiers pour la galerie. Mais c’était drôle et instructif et on m’a
beaucoup mise à l’épreuve, mais j’y ai gagné mon café gratis pour rien.
Prochainement sur vos écrans : le passage d’est en
ouest, et contrairement à l’expression consacrée, j’irai par quatre chemins et
ce, pour un même déplacement.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire