Voyez-vous, malgré l’expérience, il me faut toujours
beaucoup de temps pour décider si oui ou non je pars, si oui ou non je pars pour
trois mois, si oui ou non cet appartement a l’air de convenir… Tant et si bien
que quand j’ai écrit à Anna que je prenais son appartement pour deux mois, elle
s’est confondue en excuses et m’a expliqué qu’un couple avait réservé et payé directement
sur le site Homelidays cette semaine, qui tombe en plein milieu de mon séjour
de professionnelle en goguette. Quoi? Il y a des gens qui louent sans s’adresser
au propriétaire? Ça me semble impensable! Louer sans avoir demandé cinq fois si
la connexion Internet était plus que parfaite parce que, non, je ne fais pas
que prendre mes messages, mais je fais des recherches, corresponds avec mes clients,
paie mes comptes, gère mes enregistrements d’émissions de télé… et joue au Cadavre
exquis et à AlphaBetty?
Anna m’a écrit que si j’acceptais, elle pourrait me loger
chez son neveu pendant cette semaine. J’ai regardé les autres possibilités et,
l’offre n’étant pas si grande à Lecce, j’ai accepté. Évidemment, je ne savais
pas que mes problèmes d’ordinateur me feraient perdre pas mal de temps. Quoi qu’il
en soit, c’était hier le déménagement.
Dès que nous nous sommes rencontrées, Anna m’a promis qu’elle
me conduirait chez le neveu en question, à peine dix minutes un po’ più giù (un peu plus bas) donc plus
loin du centre historique. De fait, dix minutes, ce n’est pas beaucoup et
ça permet même de brûler un peu d’huile d’olive.
Anna arrive à 14 h 30, 30 minutes après Paula, son amie qui
devait faire le ménage au profit des nouveaux arrivants. Comme il est vite
apparu que le ménage intérieur ne serait pas énorme, nous nous sommes fait un
café et avons papoté en attendant un technicien venu bardasser dans le réseau Wifi
de la maison pour l’accélérer. Prétendument. My God. Quelque chose qui
fonctionnait et qu’on a décidé de tripoter! En espérant que les British qui
prennent mon appartement constatent et fassent régler les problèmes éventuels. Pour
patienter, j’ai inventé un jeu : quand je parle, je laisse les pluriels et
les conjugaisons non maîtrisés en suspens et la première des deux Italiennes qui
comprend et fournit la terminaison prend un ou deux centimes d’euro aux deux
autres, selon les pièces dont nous disposons. Si je termine correctement avant
qu’elles aient compris et soient intervenues, c’est moi qui prends le fric. Nous
nous amusons follement, au grand dam du technicien, qui a mille et une
questions à poser, ce qui ennuie passablement Anna, en particulier parce qu’elle
a rarement les réponses. Vous savez, le genre de : « Quel est votre
code pour xyz? » « J’ai un code pour xyz, moi? » « Utilisez-vous
la fréquence blabla ou la fréquence tralala? » « Votre réseau, c’est
un truc ou un machin?
Anna me promet qu’à la fin de mon exil, si elle est à Rome
auprès de son frère malade, Paula ira me chercher pour me ramener. « Nous
ne t’abandonnerons pas. Nous t’avons adoptée! » Serment scellé par un choc
entre tazzine de café.
Une fois le technicien parti, c’est mon tour. Anna m’avait
proposé d’enfermer ma valise dans la remise et de ne prendre que les choses
dont j’aurais besoin pendant une semaine. Moui. Sauf que j’ai 10 t-shirts et 4
paires de pantalons, ce qui se consomme facilement en 7 jours! Sans compter que
la remise sent, comme toutes les remises, l’humidité et l’essence. J’ai donc
pratiquement tout remballé, plus la boustifaille que je n’étais pas parvenue à
éliminer (au sens de manger) malgré ce que je croyais être une soigneuse planification.
Il me faut deux sacs pour le feuillage, les carottes, les asperges, le fenouil,
les orecchioni, les céréales, le lait, le beurre, le reste de bœuf aux légumes,
le fromage, le café et l’huile d’olive.
C’est dans la voiture qu’Anna me dit quelque chose comme « C’est
un peu plus modeste, ma in somma (mais
entéca)… » Oh.
Marco, le neveu, est bien regardable. Et de prime abord, son
appartement aussi. Obsédée, je demande à vérifier la connexion Internet. Ça l’air
d’aller. « Tu peux débrancher la petite manette blanche et l’emporter dans
le jardin pour travailler dehors, pourvu que chaque soir tu la rebranches pour recharger
la batterie. Et si l’électricité flanche, tu n’as qu’à repartir le circuit,
ici. »
- Et ça arrive souvent?
- Ma in somma…
- Ma in somma…
Disons qu’ici, au contraire de chez Anna, on voit que tout a
été conçu avec l’idée du moindre coût. Pression d’eau nulle, mobilier Ikéa
disparate et spartiate et une terrible odeur d’humidité, y compris les verres
et les casseroles. D’ailleurs, dans cet appartement à deux lits, où on peut
donc normalement accueillir quatre personnes, il y a trois tasses, dont deux
fendues donc inutilisables. Le joint de la cafetière est depuis longtemps
distendu et tous les ustensiles et toute la vaisselle sentent l’humidité. On m’a
prévenue que le four ne fonctionnait pas. Il n’y a pas l’ombre d’un linge de
vaisselle en vue et les éponges qui ont servi à laver Dieu sait quoi sont dans
un état de putréfaction déroutant. Les planchers, le lit et les sanitaires sont
propres, heureusement. De manière générale, donc, la cuisine est sale et la
chambre, nickel.
Après mes trois heures de traduction, je me précipite
dehors. Ici, en effet, il n’y a pas de moustiquaires, au contraire de chez
Anna. Si j’ouvre les portes-fenêtres, je fais entrer la colonie de mouches et
de moustiques qui campent autour de la poignée. Je vais au cinéma et m’arrête
dans une pizzeria à four à bois au retour. C’est en attendant ma
quatre-saisons que je prends conscience du fait que je n’ai aucune idée du nom de la rue ni du
numéro de porte de l’appartement où je dois retourner.
Certes, j’ai le numéro d’Anna, mais je me souviens qu’en
chemin, elle a dit : « Ha voilà, c’est la rue [quelque
chose qui finit en acci], mais je ne sais pas le numéro de
porte. Ah mais Marco est déjà là! »

Oui, mais ce soir, Marco n’y est plus et je n’ai pas son
numéro de téléphone. Pizza sous le
bras, je me dirige un po’ più giù.
Rue Dalmazia. Non, sûrement pas. Rue Nizza. Je peux fort bien avoir
confondu acci et izza ou un juron avec ce que je croyais être le nom de la rue.
Continuons. Rue Nacce.
J’aurais confondu acci et acce? Très plausible. Est-ce qu’il n’y
avait pas ce bizarre 4x4 qui ressemble à un blobfish. Voyez? C'est le bourrelet, en avant qui... Bon. In somma...
Donc après, il y aurait une entrée de cour et une porte avec une poignée ronde
au centre, et tiens en voilà une et c’est le numéro… 13. La chance me sourit.
La clé tourne dans la serrure.
J’en serai quitte pour réchauffer la pizza au micro-ondes.

Tout en mangeant, j’ouvre un des tiroirs de la table Ikéa et
j’y découvre quelque chose qui n’est pas fourni chez Anna : des tiges d’encens
à brûler et deux condoms, l'un valide jusqu'en mai 2017 (l'orange) et l'autre jusqu'en septembre 2019. Mais il sert à quoi, cet appart, putaing!?
Mais putaing, ho hé... une cuisine sale mais une chambre à baiser...oupss à coucher propre... t'as pas eu une p'tite idée comme ça... et les capotes t'en disent pas mal plus long n'est-ce pas surtout qu'elles ne sont pas passées date... ah l'Italie
RépondreSupprimerOuin... Toutes sortes de choses que tu ne vois pas sur les photos des sites de location. Et l'odorama n'est pas encore disponible! :-)
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