Ça devait arriver!

J'ai fait mon entrée dans la blogosphère pour ces jours où, malgré l'absence d'interlocuteur, je voudrais exprimer surprises, découvertes, plaisirs ou dégoûts. Si d'aventure la curiosité ou le manque d'interlocuteur vous amène ici à votre tour, soyez les bienvenus!

dimanche 1 mai 2016

Ce samedi, c’est Ostuni

Giallo, guide, parapluie, lunettes soleil, appareil photo, bouteille d’eau, billets de train, et c’est parti pour Ostuni.

En trois stations de train régional, j’y serai.
J’ai pris la précaution de demander au guichetier comment serait annoncé le train sur le panneau. C’est comme sur les autoroutes italiennes : on ne voit que l’ultime station. Vaut donc mieux savoir où on va. Ce matin, je dois guetter le 8 h 10 pour Bari Centrale. Je suis à la gare dès 7 h 45 et il y a un train sur le quai no 1, précisément là où je dois prendre le mien. Sur le panneau du quai, on annonce déjà le 8 h 10 pour Bari. Toute personne normale conclurait que c’est le bon et s’y installerait confortablement. Deux voyageurs s’apprêtent à y monter. « C’est bien le train qui s’arrête à Ostuni? » « Heu… », fait la dame. « Je pense que oui », dit le jeune homme. Je monte. Évidemment, chaque fois que commence l’annonce « Attention, le train régional 12 machin chouette à destination de Bari Centrale avec arrêts à… », il y a un enfant qui crie, un bidule hydraulique qui se vide de son air ou un cellulaire qui sonne. Pas moyen d’entendre si je suis au bon endroit. Le moteur repart, mon cœur s’arrête. Il n’est que 7 h 55! Je ne suis pas dans le bon train? Je dois être la seule à bord qui ne souhaite pas que le train parte en avance. Aaaah vive la détente d’une belle excursion de fin de semaine.

8 h 10. Nous partons. J’arrive presque à respirer.
Nous roulons à travers des oliveraies et on devine entre les arbres de fort vieilles cabanes à outils en pierre. Deux ou trois masserie aussi. Les masserie étaient de grandes exploitations agricoles. Les plus anciennes remontent au XVe siècle. Certaines étaient fortifiées. La plupart sont en ruine, mais quelques-unes ont été transformées en hôtels de luxe. Soyez sages et je vous en montrerai quand j’aurai une voiture. J’ai bien essayé de prendre une photo, mais avec la vitesse du train, on ne voyait rien sur le cliché. Beaucoup de petites gares abandonnées sur le trajet. Triste à dire, mais j’aime l’atmosphère que dégage un bâtiment abandonné, qu’il s’agisse d’une maison de campagne, d’une petite gare, d’une usine ou de l’une des belles villas qui se trouve sur mon chemin entre l’appartement et la gare.

Ostuni, c’est la città bianca, la ville blanche. Elle apparaît soudain sur une petite éminence, rare relief dans la grande plaine apulienne. De la gare, qui se trouve à quelque trois kilomètres du vieux centre, je prends l’autobus, parce que le trajet n’est pas particulièrement beau et qu’il n’y a pas de trottoir. Je descends sur la piazza Libertà et tandis que je lis la description dans le guide, entre ruines de murailles messapiennes et colonne surmontée de Sant’Oronzo, un homme m’interpelle doucement, mais je sursaute quand même. Il se confond en excuses. Air tout propre, pas très grand, un peu maigre, cheveux blancs, lunettes, veston pied-de-poule couleur olive sur fond blanc et, surtout, sourire franc et engageant.
- Vous voulez aller dans le centre? Alors vous montez par là. Tout en haut, il y a la cathédrale, très belle. Si ça vous intéresse, un peu après l’arc, il y a le musée.
- Merci, c’est gentil. Je lis un peu au sujet de la place et puis je monterai.
- Ah, mais vous parlez italien! D’où êtes-vous?
Comme à peu près tous les Apuliens à qui j’ai déclaré mes origines jusqu’ici, il me parle des chutes Niagara, mais il me demande de confirmer que c’est bien au Canada. Il est convaincu que son ami s’est trompé : il lui a dit que c’était aux États-Unis. Je remets les pendules à l’heure. Parlant d’heure, c’est sûrement celle du petit-déjeuner…
- Pardonnez mon impolitesse, dit mon interlocuteur, je me présente : Marco [je n’ai pas compris le nom de famille], ingénieur [j’ai oublié la spécialité], retraité.
- Enchantée, moi c’est Eve.
- Eve, faites-moi l’honneur de m’accompagner au café, juste là, le Fanelli. J’y ai mes habitudes. On se prend un petit café vite fait et je vous laisse à vos visites.
Bah, allez donc!
Marco prend un cappuccino et moi un petit macchiato. Le tout nous arrive avec une platée de biscuits. Pratique de fréquenter les habitués. Marco trouve que j’ai l’air d’une dame bien. Il me parle du civisme qui fout le camp, de la télé stupide. Il est ravi que je lui dise que depuis que je suis à l’appartement, je passe mes soirées à lire ou à écrire parce que les émissions sont désespérantes.
- Vous vous postez régulièrement sur la place pour accueillir les gens?
- Mais oui. Je suis retraité et je n’ai pas grand-chose à faire. Si je peux aider, tant mieux.
J'ai connu à Québec une digne dame britannique qui faisait de même dans le Vieux-Québec : elle se postait devant le boulet de canon britannique incrusté dans notre histoire, rue Saint-Louis, ou sur la terrasse Dufferin, et intervenait quand les touristes irradiaient  les points d'interrogation.
- Vous permettez que je prenne votre photo?, demandé-je à Marco.
- J’en serai honoré.


Je lui montre le résultat.
- Malheureusement, vous êtes un peu à contre-jour.
- Ma vie s’est déroulée à contre-jour.
La formule est jolie, mais je ne me risque pas à demander ce qu’il veut dire. Je manifeste mon intention de commencer mes visites. Il m’accompagne jusqu’au centre de la place. Le manège doit être tellement fréquent que personne ne lui crie qu’il n’a pas payé. Je quitte mon comité d’accueil qui rentre régler ses comptes.
Le chemin vers la cathédrale est une lente montée par des rues pavées de grosses pierres rendues glissantes par le ménage du matin : tous les propriétaires lavent le devant de leur boutique ou de leur maison à grande eau. Et des boutiques, il y en a! En fait, l’attrait d’Ostuni tient surtout à son âge, à son architecture aux accents parfois mauresques, à la surprise d’un portail Renaissance au détour d’une ruelle et à sa blancheur, bien sûr. Malheureusement, le ciel est gris au départ et les premières photos sont pâlottes. C’est le genre d’endroit où on se perd dans les ruelles, où on photographie mille et une vignettes composées d’arcs, de portes, de pots de fleurs et d’escaliers sans se rendre compte qu’on est déjà passé à cet endroit il y a 10 minutes.
Le musée, situé dans un ancien couvent, est un « musée à lire », plus riche en panneaux explicatifs qu’en objets. Les premières vitrines sont toutes dans les anciennes cellules des moines. Des bijoux, des lampes, des tessons… Mais dans la toute dernière salle – qui sait à quoi elle servait –, il y a le trésor, sur lequel l’établissement a fondé toute sa publicité : le squelette d’une femme d’une vingtaine d’années, exhumé de sa tombe vieille de quelque 25 000 ans avec le tout petit squelette de son fœtus presque à terme. Me voilà tout émue, comme il se doit. La scénographie est empreinte d’un certain humour. La p’tite dame est pratiquement couchée sur un autel. Après toutes ces anciennes cellules…
Je n’entre même pas dans la cathédrale. Tous les guides le déconseillent. Elle a été restaurée et restructurée et maquillée. Je m’en tiens à quelques photos d’extérieur. De là-haut, on aperçoit la mer sous un ciel bleu, enfin.
Au Posto affianco (l’endroit d’à côté, littéralement), j’opte pour le menu dit léger : anthologie de hors-d’œuvre (ma traduction des antipasti misti) et primo del mare. Je sais que ce sont des pâtes, mais je ne demande pas quelle bestiole marine les accompagnera. Eh bien je vous le donne en mille : de la pieuvre. Je revois celles de Bari qui ont eu cette rencontre-choc avec le quai… Puis je reprends ma promenade pour faire de nouvelles photos avec tout ce bleu et… je reprends sûrement les mêmes que ce matin!
J’entre dans une petite boutique pour faire l’acquisition d’un minuscule tableau et d’une aussi petite aquarelle. La jeune artiste m’explique que les aquarelles ont été peintes par un ami. Elle, elle a fait les petits tableaux, que l’on croit forcément être d’Ostuni quand on y est allé.
- C’est un peu moins réaliste que les aquarelles, dit-elle.
- C’est quand même très évocateur.
- Ah, je parle toujours d’abstraction, mais j’aime bien ce mot. Je le note!
Elle me demande d’écrire un petit quelque chose dans son livre d’invité.
- Ah, vous êtes artiste aussi?
- Heu…
Je n’ai pas nécessairement envie de lui dire que je me sens comme une artiste contrariée (au sens de « gaucher contrarié », par exemple).
- Ça se voit dans votre écriture!
Ouf! Dans ces gribouillis type cubisme hermétique post-décadence? En voilà une autre qui a envie de parler!
Eh oui, elle, voyez-vous, elle a deux cultures. Elle est née au Brésil et a été adoptée par des Italiens. Je ne m’attendais pas nécessairement à parler portugais dans le fond du sud de l’Italie, mais pourquoi pas? Ça fait son petit effet.
- Je m'appelle Myriam. J’ai un nom biblique, comme le vôtre.
- Hé!
- Peut-être qu’un jour, si je publie le fruit de mes recherches, vous pourriez traduire mon livre en français? Je l’ai intitulé
Il camino dell’Eve (le chemin des Eve).
En fait, il y a un petit jeu de mot : dell’ comme ça, c’est singulier, mais comme en italien, Eve, c’est Eva et avec un e final, ça fait plutôt pluriel.
- Déjà, le titre est un beau défi. Qui sait? Il traite de quoi, votre livre?
- Du fait que toute femme doit passer par la Terre, dans son cheminement vital, puisqu’elle n’est pas née de la Terre comme Adam, n’est-ce pas? Je n’en suis qu’au début, mais je suis vraiment emballée.
- C’est certainement une idée dont je n’avais jamais entendu parler. Ce serait une preuve de plus que la traduction est une profession qui nous permet d’apprendre tous les jours!
Je laisse Myriam à son passage terrestre sur les hauteurs d’Ostuni et je redescends piazza Libertà en mangeant une grosse boule de crème glacée au chocolat.

Dans le train du retour, je suis seule dans mon wagon avec deux Noirs. Le chef de train passe sans me demander mon billet, mais il demande le leur. Qu’ils n’ont pas. Il court pratiquement après à la gare de Brindisi pour les forcer à descendre et là, ils sont pris en chasse par deux policiers. Mais d’autres montent. Deux hommes, deux femmes et deux enfants. À la vue du chef de train, dès que le sifflet se fait entendre, les deux femmes redescendent avec les enfants. Le chef de train engueule les deux hommes qui n’ont pas de billets eux non plus. Même scénario de course à la gare suivante.
Avec autant d’action, je n’ai pas eu le temps de sortir mon roman policier de mon sac.
Ce soir, à 21 h, souper-concert au restaurant All’ombra del barocco. Chants traditionnels du Salento.

2 commentaires:

  1. Très joli Ostuni! C'est blanc et bleu comme en Grèce, qui n'est pas très loin. Me trompe-je?

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Je ne suis jamais allée en Grèce, mais les guides confirment ton impression. Sans compter que les Grecs, très jadis, ont colonisé ce bout d'Italie.

      Supprimer