Fin de
semaine intense : au terme de ma balade à Ostuni, je suis rentrée vers 18
h 30 et à 21 h, j’avais une table réservée All’ombro del Barocco pour un souper
concert. Au programme : Dario Muci et son groupe folklorique à géométrie
variable.
En première partie, un petit film documentaire sur les chants
populaires diffusés par les barbiers puisque, un peu partout en Italie, les
barbiers étaient souvent musiciens et animaient les bals et fêtes de mariage,
de baptême, etc. (On pense forcément à Fiiigaro, Figaro, Fiiiiiigaaroooo!) Muci
s’est promené dans tout le pays pour rencontrer les derniers représentants de
ce groupe, dont l’un fait d’ailleurs partie de la formation de ce soir.
Le film
est un peu lent et j’ai du mal à comprendre, mais ça me permet d’intégrer ma
bière locale (Nursia) qui sent un peu la coriandre et mon anthologie d’antipasti qui ressemble davantage à une encyclopédie
et qui est composée de champignons marinés, d’un truc à onze heures, dans l’assiette,
que j’oublie, de deux bruschette garnies de tomates cerises confites, de trois
tranches de prosciutto crudo, de deux minces (heureusement) croquettes de
poisson frites et d’une burrata. Juste
celle-là est génératrice d’une dizaine kilos à peu près. Voici la définition
Wikipédia : « La burrata est un fromage italien fait à
partir de mozzarella, avec un cœur crémeux, originaire des Pouilles. Son
origine remonterait au début du XX siècle, en Italie, dans la ville d'Andria
située dans la campagne au nord de Bari. Elle était fabriquée avec du lait de
bufflonne, mais aujourd'hui, elle existe aussi à base de lait de vache. À
l'origine ce fromage était confectionné à partir des restes de crème de lait de
la traite du matin qui étaient enveloppés pour conservation dans une feuille de
pâte filée. »
J’avais bien demandé au serveur de faire une petite
portion, même sans changer le prix, mais peine perdue. En général, les gens divisent ce genre de plat à deux ou à
trois. Un sashimi de saumon (photo) m’attendait ensuite avec un calice de blanc (l’absence d’accent
circonflexe n’est pas due à mes problèmes informatiques, mais bien à l’emprunt
du mot qui désigne un verre sur pied en italien par rapport au bicchiere qui fait plutôt gobelet.
Et puis Dario arrive sur scène et y va de ses
chants traditionnels qui tiennent un peu de la chanson à répondre québécoise et
dont certaines sont en dialecte, mais je découvre qu’en remplaçant les « o »
italiens par des « ou », on comprend. Par exemple ce le classique :
« Le médecin lui toucha la tête. Elle dit : "Plus bas, plus bas
(un po’ più giu),
monsieur le docteur, c’est plus bas qu’on trouvera la veine de l’amour". Le
médecin lui toucha les pieds. Elle dit : "Plus haut, plus haut (un po’ più su), etc. ". »
C’est très rythmé par une guitare et une sorte
de mandoline, puis quand arrive la pizzica,
cette danse traditionnelle des Pouilles qui ne sera que chantée, hélas, entraînante
en diable, on se prend à taper des mains au rythme du tambourin (1 – 2 – 3 – 4 –
1 – 2 – 1,2,3) que maîtrise le beau Rocco, invité à se joindre à la formation
pour cette pièce. Irrésistible.
Hélas, hélas, si j’étais au premier rang au
premier concert, je suis cette fois tout au fond de la salle et malgré mon
zooming, vous devez vous fier à mon opinion sur Rocco, le type tout à gauche
qui joue du tambourin si vous arrivez à bon port en partant du lien appelé « Dario
Muci » qui flotte quelque part sur cette page.

Un
souper normal commençant à 21 h (officiellement; en pratique, c’est autre chose :
même les films démarrent en retard au cinéma…), je sors vers une heure du matin
dans une nuit tiède et je ne peux pas m’empêcher de suivre la foule dans une
ultime passeggiata vers la place de
la cathédrale, magnifiquement illuminée.
Le
lendemain, dimanche, on donne La Bohême de
Puccini au Politeama Greco. Non, ce n’est pas un type de théâtre grec. Greco, c’est
le nom de l’homme qui a fait construire en 1884 le théâtre de style classique appelé
alors Teatro Politeama Principe di Napoli (un peu déférent, M. Greco, peut-être),
inauguré avec l’Aida de Verdi. Le théâtre est encore aujourd’hui
exploité par la famille Greco.
L’édifice
est très sobre, autant à l’intérieur qu’à l’extérieur. La billetterie est assez
amusante. Le guichet est encadré par un masque antique, mais il règne là comme
dans tout l’édifice une forte odeur d’humidité, de sorte qu’on a peu l’impression
que la personne qui nous répond par la bouche de ses canons… artistiques a mauvaise
haleine. Oui, je sais, je suis horriblement cruelle. J’en profite pour dire que
je ne prends rien de haut, que je profite de chaque occasion pour apprendre et
que… si j’en suis à ma 12e visite en Italie, c’est que j’adore ce(s)
pays et ses gens et que je redoute le moment où j’aurai visité toutes les
régions et que je devrai logiquement changer d’endroit. Avec un filleul en France,
ce n’est certainement pas négatif comme perspective, mais c’est une autre
histoire!
Bref,
quand j’arrive ce dimanche à 17 h 10 (la représentation est à 18 h, l’équivalent
de notre matinée de 14 h et je vous laisse découvrir la logique – Viva Internet!),
je constate que les trois quarts des gens ont refusé toute concession au temps
pluvieux et que Mesdames et Messieurs sont sobrement et élégamment vêtus (en
général en noir, bien sûr) pour ce deuxième et dernier opéra de la saison (le
premier était Rigoletto). J’aborde
una signora pour savoir si on doit offrir un pourboire à l’ouvreuse (en italien
hostess) comme on le fait en France. « Mamma mia, ma no! » Oui, à moi
aussi, ça semble renversant, mais en France, où les ouvreuses sont des employées
d’État, le pourboire est de rigueur…
Les
gens sont manifestement très fiers de leur théâtre et de ses productions. Il y
a fort à parier qu’une partie de l’auditoire est parent avec un membre du chœur,
de l’équipe de production, du propriétaire. La signora que j’ai abordée reste
très réservée mais ne manque pas de me faire signe de m’approcher, de me
rassurer sur le fait qu’une hostess me
trouvera mon siège sans problème. Elle apprécie elle aussi cet opéra à 18 h,
qui nous permet de souper au calme après la représentation, vers les 21 h. Le
samedi, c’est à 20 h. On est trop pressé avant et après, c’est presque trop tard.
Des
Permesso!, plus péremptoires que la signification du mot ne le laisse
entendre (littéralement « il est permis? ») fendent la foule :
voici les vigili del fuoco, les pompiers,
présents dans toutes les salles de spectacle officielles. En Europe (comme on
veut le faire chez nous, je crois, si ce n’est déjà fait), les pompiers sont
les premiers intervenants pour les malaises, les accidents, etc. Si vous ne le
saviez pas, au Grand Théâtre, à la salle Albert-Rousseau, au Palais Montcalm,
etc., il y a toujours une infirmière en devoir. Bref, les pompiers ont du mal à
se frayer un chemin parmi les gens chics agglutinés devant l’unique porte d’accès.
Rigolo : les sièges sont réservés! Pourquoi se presser à ce point? De
toute façon, l’opéra ne commencera pas avant que tout le monde soit arrivé and then some
Entre
moi et ma signora protectrice, une
jeune fille d’environ 10 ans, aux longs cheveux blond clair, trépigne d’impatience.
Tout à coup, elle aperçoit derrière moi deux ou trois personnes qui se
précipitent vers elle, main droite tendue et agitée dans un mouvement d’avant
en arrière répétitif, pouce collé aux quatre autres doigts. C’est un genre de « Non
mais… enfin! », je crois. La jeune fille embrasse tout le monde. Elle est
très fière de son billet Sopra!!! (en
haut, donc dans une loge) et de ses chaussures, des ballerines toutes neuves. C’est
une jeune trisomique. À un moment, elle me regarde et répète qu’elle a un
billet en haut. « Tu as beaucoup de chance! », je dis. « Tu
aimes la musique? » - Surtout
Puccini, répond-elle. Je suis émue aux larmes.
Au
premier acte, quand arrive le coloc de Rodolfo et de Marcello, la porte de l’appartement
ne résiste pas à son énergie et il doit la retenir pour éviter qu’elle tombe
sur la scène. Très bref murmure dans la salle. Par la suite, tous les chanteurs
l’ouvriront avec mille précautions. C’est le genre de chose qui arrive partout,
même à la Scala de Milan. À Radio-Canada FM anglais, le dimanche, Ben Heppner, un
ténor canadien, anime une émission, le dimanche, qu’il enrichit de mille et une
anecdotes. La plus drôle que j’aie entendue à ce jour est celle qui se déroule à
Milan ou à New York, pendant Lohengrin. Le
chevalier y va de son air et voit partir le cygne et la nacelle ou il devrait s’embarquer,
mais que les accessoiristes ou machinistes ou peu importe tirent trop tôt hors
de scène. Il termine son air puis se tourne vers le public et demande « Quelqu’un
sait à quelle heure part le prochain cygne? »
À
Lecce, si les spectateurs sont en général très chics, on constate que tous les
membres du chœur n’ont pas de costume…
Cela n’entame
en rien la ferveur du public qui applaudit à tout rompre, crie des bravi, bravo et brava selon le
cas, accompagne le chef d’orchestre dans les moments intenses, y va de ce geste
de la main qui s’agite avec le pouce devant les quatre autres doigts, murmure « Sta morrendo! » (elle se meurt…!),
joue physiquement du violon et pleure, carrément.
Ouf! Je souhaite une bonne soirée à mes voisins,
comme cela semble de mise et je regagne mon logis pour un bœuf aux légumes
plutôt canadien.
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