Ça devait arriver!

J'ai fait mon entrée dans la blogosphère pour ces jours où, malgré l'absence d'interlocuteur, je voudrais exprimer surprises, découvertes, plaisirs ou dégoûts. Si d'aventure la curiosité ou le manque d'interlocuteur vous amène ici à votre tour, soyez les bienvenus!

mardi 17 mai 2016

Vu cumpra? Não merde!

Où en étais-je? À traduire… Autrement, je n’ai pas beaucoup bougé depuis mon dernier billet.

Ah! Nardò, bien sûr! Je suis allée à Nardò. Un petit voyage du samedi sans histoire… mais avec pas mal de géographie.
Une autre visite à mes fidèles fonctionnaires des Ferrovie del Sud-Est. Je tombe sur un supergentil.
- Où voulez-vous aller? Nardò Centrale ou Nardò Città?
- Nardò Centrale!
J’ai bien vu sur le site des FSE qu’il y a deux gares à Nardò, villette d’environ 30 000 habitants, alors qu’il n’y en a qu’une à Lecce, trois fois plus grosse. Je réponds « Centrale! » avec une rare assurance aveugle, mais ça fait milieu de la place devant l’inévitable cathédrale, il me semble.
- Vous êtes certaine? Centrale, c’est en dehors du village (il a dit « village »). Città è in centro.
Allez comprendre quelque chose.
- Città ce sera! (Les deux derniers mots sont français, vous n’avez pas à lire serrra.)
Il écrit au plomb sur mon billet à quelle heure le train de… ce vendredi soir. J’ai beau lui dire que je pars demain samedi, il est tout absorbé par sa volonté de bien me renseigner… selon ses critères.
- Il y a un changement de train, non?
Oui, dit le site des FSE, de…Nardò Centrale à Nardò Città.
- Non, me dit l’employé; il ne devrait pas y en avoir.
Le lendemain, samedi, j’arrive à la gare avec 45 minutes d’avance, prête à toute éventualité, même une correspondance à Zurich.
- Je dois changer de train, demandé-je au chef de?
- Oui, à Zollina.
- Ah bon? Je croyais que c’était entre Nardò Centrale et Nardò Città!
- Là aussi.
Wow, deux correspondances pour 40 kilomètres, que nous ferons en 1 h 45. Il faut que je trouve un loueur de vélos!
Je monte et, à ma suite, la moitié de la population du Sénégal. Vous savez ces grands Noirs maigrelets qui essaient de vous fourguer des parapluies quand il pleut, des lunettes soleil autrement et des sacs en simili-faux-fake pures imitations de grandes marques… En fait, ils ont davantage le sens du marketing que les Pakistanais, qui vendent deux ou trois gugusses parfaitement inutiles, comme un truc qu’on peut lancer bien haut dans les airs, qui fait un peu de lumière phosphorescente et qui retombe flack sur les pavés du centre baroque.
Bienvenue dans le monde des Vu Cumpra, déformation de Voi compra ou « Vous achète? », littéralement, qu’ils disaient peut-être à l’origine mais qu’on n’entend plus.
La province sénégalaise qui monte ce matin-là fait comme chez soi, voire mieux. Musique arabe à tue-tête, conversations au cellulaire, conversations entre Vu Cumpra sur le temps, le lieu, etc. Le p’tit couple en face n’en peut plus de lever les yeux au ciel; Monsieur renonce à écouter sa propre musique par écouteur interposé et Madame ne saura plus trouver le 2e mot en 10 vertical. Ma jeune voisine referme en soupirant son manuel d’économie. Et moi je me résigne à changer mon giallo pour les blacks.
Notre train étonnamment moderne pour un trajet aussi paumé comporte une sorte de demi-étage panoramique surélevé. C’est là que je suis, le nez collé à la fenêtre pour guetter le nom des gares. Elles sont annoncées dans les trains rapides, mais dans les régionaux, non. En principe, les gares de correspondance sont quand même annoncées, mais une insécure comme moi ne peut pas laisser ce facteur important à un « principe ». La première gare s’appelle Donne. OK. La suivante aussi. Heu… C’est en voyant un gros WC à côté que je comprends que dans le wagon que j’ai choisi (il y en a trois au total), je serai toujours vis-à-vis les toilettes et qu’avec un peu de chance, la gare suivante s’appellera Uomini (hommes). Sinon, je serai à nouveau à Donne (Femmes).
Finalement, le principe fonctionne et on annonce Zollina, correspondance pour Nardò, Galatina et Gallipoli.
C’est aussi à Zollina que descend le Sénégal. Il y a une demi-heure d’attente pour le train de Nardò, où se rend le sous-continent. Les déplacements des Vu Cumpra sont chose courante, puisque la jeune commis du bar (je crois nécessaire de vous rappeler, puisqu’il est 8 h 15 du matin, qu’en Italie, un bar est un endroit où on boit un café) salue d’un parfait « Salaam Aleikum » ceux qui ont vendu suffisamment de lunettes soleil la veille pour s’offrir un p’tit court et qui répondent un désinvolte « Aleikum Salaam ».
À Nardò Centrale qui, finalement, porte ce nom parce que c’est au centre de nulle part, j’ai encore 30 minutes d’attente. J’aborde une autre femme seule, manifestement touriste, qui m’a semblé arriver par un sentier au-delà de la gare et je lui demande si elle vient de la ville. Oui, mais je ne vous le conseille pas à pied, dit-elle, j’ai été envoyée trois fois dans le fossé par les automobilistes. Bon. J’attends donc patiemment mes 30 minutes pour un train qui me mènera deux kilomètres plus loin. Je note que le jardinet de la gare est hérissé de morceaux de fûts de colonnes romaines. On ne sait plus qu’en faire de ces vestiges qu’on trouve en creusant le moindre trou! Sur une voie désaffectée, il y a une sorte de bazar où je pourrais piocher tout le nécessaire pour meubler un wagon.
Et nous voici à Nardò Città. La ville a été rasée par un tremblement de terre en 1743, d’où l’explosion de palais et d’églises baroques. Sauf qu’à la différence de Lecce, le temps d’après n’a pas été très généreux, et le baroque est donc franchement plus lépreux qu’à Lecce. Il faut dire que dans cette province, tous les bâtiments ont été construits dans la pierre locale, surabondante, très facile à tailler, mais également trop vulnérable aux intempéries. On souffle dessus et il se creuse un trou, à peu près.
Nardò est pauvre, donc. Dans ses deux gares où seuls le Sénégal et deux ou trois touristes égarées descendent, il n’y a même pas de billetterie ni même de distributeurs de billets! Il faut aller au café voisin. Les postes ont été coupés. « Nous sommes en Italie! », me dit la jeune employée du bureau d’information touristique. Et si le café est fermé quand vous y arrivez… il y a quelques Bed and Breakfast qui m’ont l’air sympathiques!
Toutes les circonstances donnent à Nardò une allure de parente pauvre. Même le théâtre communal (tout de même, un théâtre pour une ville de 30 000 personnes!), qui a repris du service après la Deuxième Guerre mondiale comme théâtre et salle de cinéma et a vêtu ses parterres des sièges dont la Scala de Milan ne voulait plus. Ça me le rend sympathique : moi aussi, j’ai porté du « seconde main », de pied en cap en passant par le siège. Le théâtre en question, comme quelques autres édifices de la ville, a été conçu par l’ingénieur-architecte Quintino Tarantino. Ça ressemble tellement à l’autre que je ne pouvais pas ne pas le nommer!
Sur la place centrale un peu de guingois, les hautes structures lumineuses classiques des fêtes apuliennes enlèvent la moindre chance de faire des photos pas mal en masquant les plus beaux bâtiments. C'est que ce soir il y aura la procession de la Santa Croce. Ah. À quelle heure? Vers 20 h 30. Heure italienne. Ça veut dire 21 h 15 à peu près et le dernier train part à 20 h 10 et il y a fort à parier qu’à 14 h, j’aurai fait trois fois le tour du vieux centre. Tant pis pour la procession. Déjà je souffre d’une overdose d’églises. Je suis tout de même attendrie par l’humble plafond en planches vertes inégales de la cathédrale.
C'est sur la façade de San Antonio (non, non, pas de Padoue, qui est l'objet du prochain paragraphe, mais un homonyme) qu'on voit les deux amis assis (photo de gauche), l'un lisant l'almanach du peuple, l'autre se prenant la tête parce qu'il vient d'inventer le curling, comme en témoigne la réserve de pierres à sa droite.
Mais attention, attention… Ce jour-là à Nardò on inaugure, dans l’ancien couvent de Saint-Antoine de Padoue, le tout nouveau Museo archeologico de la ville. Tout est propre et sent le neuf. Déjà, une professeure y a emmené sa classe d'adolescents fort peu intéressés qui vocifèrent (au contraire de moi qui ne vais pas m'y faire), à qui le directeur rappelle sans cesse que s'ils ne se taisent pas, la professoressa ne se donnera plus la peine d'expliquer. Or, les jeunes ne se taisent pas, ni la professoressa. Un beau moment de pédagogie manqué, ici. Il y a en outre deux ou trois photographes qui s'activent à immortaliser la foule et quelques fruits du hasard comme moi (j'ai entendu quelqu'un parler de fruit mûr?), qui tentent de se frayer un chemin entre vieux os et jeunes sots. Il n’y a pas beaucoup de textes et on ne sait donc pas comment ce minuscule musée (environ 15 vitrines) peut fièrement montrer trois splendides crânes préhistoriques, je ne sais combien de pointes de flèches dans une gamme de matières diverses insoupçonnées de moi, et ce superbe fossile de tortue (maintenant que je regarde, on dirait un fossile de dentier, mais concentrez-vous sur le dessus). Les responsables saluent tout le monde et sont émus de voir que quelqu’un d’aussi loin que le Canada se trouve à l’inauguration.
Sur la photo de gauche, vous voyez de quoi j’aurais l’air en cromignonne. (En passant, si jamais vous voyez des fautes de frappe sur le blogue, n'hésitez pas à me le dire.) J’ai bien pensé en prenant la photo qu’on verrait mon reflet dans la vitrine mais juste en dessous du crâne de Cromanon, gnon. Question de fossiles, je n’avais pas à aller si loin. Dans mon jardin (oui, je suis rentrée d’exil), tandis que je tentais de convaincre quelques grimpantes de se plier à l’espalier, j’ai vu qu’une des pierres d’enceinte était sertie de coquillages. Eh oui, ce sont des fossiles, mis au jour par le vent et la pluie dans la pierre tendre de Lecce!
Toujours sur la place de Nardò, alors que je m’installe entre l’ancien hôtel de ville et une des trrrrrès nombreuses églises baroques du lieu, pour dîner d’une anthologie de cochonnailles et d’un fromage un peu forte adouci de miel de je-n’ai-pas-compris-quelle-plante-bio-svp, je vois apparaître mes vucumpras du matin. Le problème, c’est qu’ils sont insistants, qu’ils décrivent la marchandise, racontent leur histoire, demandent d’où vous êtes pour raconter qu’ils y sont allés, etc., mais j’ai un petit truc. Quand j’étais à Gallipoli, j’ai entendu deux d’entre eux discuter avec des Néerlandais patients. Ces diables de Sénégalais parlaient suffisamment le flamand pour se tirer d’affaire! L’un d’eux a dit qu’il parlait l’anglais, le français, l’italien, l’espagnol, l’allemand, le flamand et je ne sais quoi d’autre. Il n’avait pas mentionné le portugais. Hé hé! Voilà un mot imprononcé qui n’est pas tombé dans l’oreille d’une sourde! Depuis, quand l’un m’aborde d’un « Hello, Miz, Mademoiselle, Lady, ombrello, sunglasses, lunettes? », je reste le nez dans mon livre ou dans mon assiette et je lance un sonore « Não, obrigada. » Magique. Ils restent à peine quelques secondes et s’éloignent. Ça préserve tous mes moments de grâce du dimanche matin à la table la plus ensoleillée du All’ombra del barocco entre mon cornetto vuoto, mon latte macchiato et mon Monde Weekend.
Mais après ce nouveau triomphe, il est temps de rentrer. À la gare, je demande s'il y a un train pour Lecce sans correspondance. Ça tombe bien : c’est le prochain, dans 25 minutes. Et voilà qu’arrive, ponctuellement, cette petite chose triste à deux wagons vert officiel, au profil vieillot genre roulotte de gitan, qui a prêté le flanc (le gauche) à la véhémence des tagueurs. Paysage invisible de ce côté, industriel de l'autre. Pas de correspondance, mais à la gare de Soleto, nous repartons en sens inverse et me voici de dos pour le reste du voyage. Je ne serais pas surprise qu’on annonce l’arrivée en gare de Naples! Mais non, me voici de retour à Lecce.
La journée a été chaude et ensoleillée, pleine d’italien et d’images neuves.
 

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire