Ah! Nardò, bien sûr! Je suis allée à Nardò. Un petit voyage
du samedi sans histoire… mais avec pas mal de géographie.
Une autre visite à mes fidèles fonctionnaires des Ferrovie
del Sud-Est. Je tombe sur un supergentil.
- Où voulez-vous aller? Nardò Centrale ou Nardò Città?
- Nardò Centrale!
- Nardò Centrale!
J’ai bien vu sur le site des FSE qu’il y a deux gares à
Nardò, villette d’environ 30 000 habitants, alors qu’il n’y en a qu’une à
Lecce, trois fois plus grosse. Je réponds « Centrale! » avec une rare
assurance aveugle, mais ça fait milieu de la place devant l’inévitable cathédrale,
il me semble.
- Vous êtes certaine? Centrale, c’est en dehors du village
(il a dit « village »). Città è in centro.
Allez comprendre quelque chose.
- Città ce sera! (Les deux derniers mots sont français, vous
n’avez pas à lire serrra.)
Il écrit au plomb sur mon billet à quelle heure le train de…
ce vendredi soir. J’ai beau lui dire que je pars demain samedi, il est tout
absorbé par sa volonté de bien me renseigner… selon ses critères.
- Il y a un changement de train, non?
Oui, dit le site des FSE, de…Nardò Centrale à Nardò Città.
- Non, me dit l’employé; il
ne devrait pas y en avoir.
Le lendemain, samedi, j’arrive à la gare avec 45 minutes d’avance,
prête à toute éventualité, même une correspondance à Zurich.
- Je dois changer de train, demandé-je au chef de?
- Oui, à Zollina.
- Ah bon? Je croyais que c’était entre Nardò Centrale et Nardò Città!
- Là aussi.
- Oui, à Zollina.
- Ah bon? Je croyais que c’était entre Nardò Centrale et Nardò Città!
- Là aussi.
Wow, deux correspondances pour 40 kilomètres, que nous
ferons en 1 h 45. Il faut que je trouve un loueur de vélos!
Je monte et, à ma suite, la moitié de la population du
Sénégal. Vous savez ces grands Noirs maigrelets qui essaient de vous fourguer des
parapluies quand il pleut, des lunettes soleil autrement et des sacs en
simili-faux-fake pures imitations de grandes marques… En fait, ils ont
davantage le sens du marketing que les Pakistanais, qui vendent deux ou trois
gugusses parfaitement inutiles, comme un truc qu’on peut lancer bien haut dans
les airs, qui fait un peu de lumière phosphorescente et qui retombe flack sur
les pavés du centre baroque.
Bienvenue dans le monde des Vu Cumpra, déformation de Voi
compra ou « Vous achète? », littéralement, qu’ils disaient
peut-être à l’origine mais qu’on n’entend plus.
La province sénégalaise qui monte ce matin-là fait comme
chez soi, voire mieux. Musique arabe à tue-tête, conversations au
cellulaire, conversations entre Vu Cumpra sur le temps, le lieu, etc. Le p’tit
couple en face n’en peut plus de lever les yeux au ciel; Monsieur renonce à
écouter sa propre musique par écouteur interposé et Madame ne saura plus
trouver le 2e mot en 10 vertical. Ma jeune voisine referme en
soupirant son manuel d’économie. Et moi je me résigne à changer mon giallo pour les blacks.
Notre train étonnamment moderne pour un trajet aussi paumé comporte
une sorte de demi-étage panoramique surélevé. C’est là que je suis, le nez
collé à la fenêtre pour guetter le nom des gares. Elles sont annoncées dans les
trains rapides, mais dans les régionaux, non. En principe, les gares de
correspondance sont quand même annoncées, mais une insécure comme moi ne peut
pas laisser ce facteur important à un « principe ». La première gare
s’appelle Donne. OK. La suivante aussi. Heu… C’est en voyant un gros WC à côté
que je comprends que dans le wagon que j’ai choisi (il y en a trois au total),
je serai toujours vis-à-vis les toilettes et qu’avec un peu de chance, la gare
suivante s’appellera Uomini (hommes). Sinon, je serai à nouveau à Donne
(Femmes).
Finalement, le principe fonctionne et on annonce Zollina,
correspondance pour Nardò, Galatina et Gallipoli.
C’est aussi à Zollina que descend le Sénégal. Il y a une
demi-heure d’attente pour le train de Nardò, où se rend le sous-continent. Les
déplacements des Vu Cumpra sont chose courante, puisque la jeune commis du bar
(je crois nécessaire de vous rappeler, puisqu’il est 8 h 15 du matin, qu’en Italie,
un bar est un endroit où on boit un café) salue d’un parfait « Salaam Aleikum » ceux qui ont vendu suffisamment
de lunettes soleil la veille pour s’offrir un p’tit court et qui répondent un désinvolte « Aleikum Salaam ».
Toujours sur la place de Nardò, alors que je m’installe
entre l’ancien hôtel de ville et une des trrrrrès nombreuses églises baroques
du lieu, pour dîner d’une anthologie de cochonnailles et d’un fromage un peu forte adouci de miel de je-n’ai-pas-compris-quelle-plante-bio-svp,
je vois apparaître mes vucumpras du
matin. Le problème, c’est qu’ils sont insistants, qu’ils décrivent la
marchandise, racontent leur histoire, demandent d’où vous êtes pour raconter qu’ils
y sont allés, etc., mais j’ai un petit truc. Quand j’étais à Gallipoli, j’ai
entendu deux d’entre eux discuter avec des Néerlandais patients. Ces diables de
Sénégalais parlaient suffisamment le flamand pour se tirer d’affaire! L’un d’eux
a dit qu’il parlait l’anglais, le français, l’italien, l’espagnol, l’allemand,
le flamand et je ne sais quoi d’autre. Il n’avait pas mentionné le portugais. Hé
hé! Voilà un mot imprononcé qui n’est pas tombé dans l’oreille d’une sourde!
Depuis, quand l’un m’aborde d’un « Hello, Miz, Mademoiselle, Lady, ombrello, sunglasses, lunettes? »,
je reste le nez dans mon livre ou dans mon assiette et je lance un sonore « Não, obrigada. » Magique. Ils
restent à peine quelques secondes et s’éloignent. Ça préserve tous mes moments
de grâce du dimanche matin à la table la plus ensoleillée du All’ombra del
barocco entre mon cornetto vuoto, mon
latte macchiato et mon Monde Weekend.
Mais après ce nouveau triomphe, il est temps de rentrer. À
la gare, je demande s'il y a un train pour Lecce sans correspondance. Ça tombe
bien : c’est le prochain, dans 25 minutes. Et voilà qu’arrive, ponctuellement,
cette petite chose triste à deux wagons vert officiel, au profil vieillot genre roulotte de gitan, qui a prêté le flanc (le gauche) à la véhémence des tagueurs. Paysage invisible de ce côté, industriel de l'autre. Pas de correspondance, mais à la gare de Soleto, nous repartons en
sens inverse et me voici de dos pour le reste du voyage. Je ne serais pas
surprise qu’on annonce l’arrivée en gare de Naples! Mais non, me voici de retour à Lecce.
La journée a été chaude et ensoleillée, pleine d’italien et
d’images neuves.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire