Ça devait arriver!

J'ai fait mon entrée dans la blogosphère pour ces jours où, malgré l'absence d'interlocuteur, je voudrais exprimer surprises, découvertes, plaisirs ou dégoûts. Si d'aventure la curiosité ou le manque d'interlocuteur vous amène ici à votre tour, soyez les bienvenus!

mardi 24 juin 2014

Une p'tite laine

Le samedi 14 juin je suis toujours dans les Pyrénées et je commence la journée par une visite assez pittoresque à la fábrica de llanes ou, littéralement, fabrique de laine. La fabrique-musée se trouve à Pont d’Arsèguel. Juste comme on se disait qu’il suffirait de cinq minutes pour connaître intimement chaque habitant d’Arsèguel, on découvre qu’il y a une « banlieue », appelée Pont d’Arsèguel. Le premier compte 20 habitants et la seconde, trois (bon, j’exagère, comme souvent : il y en a une centaine, dans le premier cas, selon un site que j’espère digne de foi). Les explications des trois dames (mère et filles) sont en catalan, et je suis la seule non-membre d’un groupe de Français tellement bavards que même eux se font des « sshhtt!!! » de temps à autre.

En bref, nous sommes dans une fabrique de laine, où l’on fabriquait même les outils nécessaires à la fabrication de la laine. Au même étage se trouve le logement occupé par la famille depuis quelques générations. Toutes les machines étaient mues par un moulin hydraulique. Svp, ne touchez pas les machines. Ce machin qui a l’air d’une chaise à porteur est une machine à laver. Et oui, pas à laver la laine mais à laver le linge. Ce qu’elle fait là? Heu… Bon, bref, puisqu’on y est… Pour laver plus blanc que blanc, à l’époque (fin XIXe siècle), on battait violemment le linge frotté au savon maison et additionné d’une bonne dose de cendres récupérées dans l’âtre où avaient cuit les légumes, le cochon de lait, le poisson, consultez votre circulaire IGA et n’oubliez pas votre carte AirMiles. Ensuite, on étendait au soleil et je suppose que les oiseaux savaient respecter ces valeureux efforts.
Les deux filles se succèdent dans les explications, dans un catalan un peu  local.
C’est intéressant, quand même, de constater à quel point ce minuscule village a pu être touché par la révolution industrielle du XIXe siècle.

«  Celle-ci, c’est la plus v… Oui, vous pouvez photographier puisque nous ne vendons pas de cartes postales… La plus v… Oui oui, avec flash. Elle dat… S.v.p., vous ne touchez pas. »
Il y a une odeur très prenante que j’attribue d’abord a l’humidité et à la laine qui traîne là depuis un siècle quand j’aperçois tout à coup un chat. Puis un autre. Puis un autre… Il y a ici une colonie de chats et une colonie de mites. Bientôt, nous animons tous la scène de grands battements de mains, pour éloigner les mites autant que l’odeur de l’urine féline.
La maman des deux dames qui se partagent l’essentiel des explications répète à peu près tout, très très fort, ce qui provoque parfois un effet stéréo mais plus souvent un effet de distorsion sonore. Les filles s’interrompent poliment et reprennent quand maman se calme. Nous avons tous droit à un petit bout de laine fraîchement cardée, qui se « déchire » sous l’effet d’une très légère traction. On nous enjoint de tordre le brin, puis de tirer sur les deux extrémités. Et voilà le secret de la laine. Il faut la tordre pour lui donner de la résistance. Ce qui se faisait jadis à la quenouille puis au rouet, nous venons de le refaire à la main pour comprendre l’usage de la « mule jenny » de 1770, de quelque 15 mètres de largeur, qui permettait de filer des laines de 1, 2, 3 ou 4 brins. Elle est en parfait état de marche. Et voilà qui termine la visite.
Enfin, pas tout à fait… Il y a l’incontournable boutique, qui offre le classique du genre : chaussettes, moufles, écharpes, mantes et couvertures. Je me suis déjà envoyé à grands frais une couverture du Portugal (qui me chauffe fidèlement les orteils depuis quatre hivers), je passe donc mon tour. Mais la Mama fait maintenant la réclame. Puis elle s’enflamme soudainement à propos des couleurs de la laine. « Tout le monde dit ‘’marron’’, mais c’est ‘’burrell’’ [il faudra que je fasse enquête parce que je ne suis pas certaine du mot]. C’est burrell! » Elle répète, elle insiste, elle crie carrément et… elle vide la boutique en un rien de temps. Tout le monde, en sortant, répète « es burrell, es burrell!! », et on a l'impression que les deux guides doivent emporter leur mère épuisée vers sa chambre.
Le temps de permettre à l’autobus des Français et au camion des alturgéliens de se croiser sans s’envoyer dans l’Arséguel et je reprends la route pour d’autres minuscules coins de pays où un clocher ou un ermitage résistent au temps.

Aidée par Consuelo, j’emprunte des routes en lacet qui sont à tu et à toi avec la montagne, mais elle y perd un peu son latin et quand la route me fait faire un virage à 180 degrés, elle m’enjoint de « faire demi-tour dès que possible ». Effectivement, amiga, dès que la route repart vers le précipice, je demi-tourne, ne t’en fais pas.
Le Routard propose une « route romane » de trois étapes, qui passe par Estamariu. Consuelo connaît. Elle veut m’entraîner vers le centre du hameau, mais je dois déjà me rentrer le ventre pour passer la porte du village avec Castafiore. Heureusement, deux pieds plus loin, il y a un espace pour deux voitures entre la falaise et une maison et j’en profite pour garer Castafiore. Je grimpe jusqu’à l’église, mais je ne lui trouve pas un caractère si « roman isolé dans la campagne »… C’est quand même joli et vieux et pierreux et chaud, etc.
En sortant du village, en direction de Bescaran, je vois enfin ce vieux petit ermitage où m’invitait le guide. Aujourd’hui, l’autoroute en trouble la quiétude, mais jadis c’était un lieu d’abnégation absolue et d’ambiance sonore exclusivement animale. Très jadis, en fait. La petite église Sant Vicenç d'Estamariu date en effet de la première moitié du XIe siècle! Dommage qu'il soit fermé, le panneau explicatif nous appâte avec l'évocation de fresques du XIIe siècle. Je reviens dîner à Estamariu. Si jamais Castafiore a laissé un peu de sa peinture sur les pierres, peut-être arriverai-je à la recoller en passant au même endroit.
À Bescaran, un peu plus loin, seul m’attend un reste de vestiges, soit le campanile roman d’une église disparue, auquel on a accolé plus récemment un columbarium. J’essaie d’imaginer la population qui fréquentait naguère ces lieux, aidée par le livre que je suis en train de lire et qui reconstitue une tuerie qui a eu lieu dans les années 1940, un peu comme In Cold Blood de Truman Capote. Une suite de hasards : j’ai lu In Cold Blood voici quelques mois et j’ai acheté le roman catalan, intitulé Dos taüts negres i dos de blancs (deux cercueils noirs et deux cercueils blancs), à Barcelone, sans savoir que j’allais bientôt me promener à quelques kilomètres des lieux du drame.

Consuelo avait mal commencé la journée. Elle m'a fait entrer dans une cour de ferme qui avait l'air si antique qu'on ne  peut imputer l'erreur à des cartes qui n'ont pas été mises à jour... Un chien sautait et hurlait de joie devant un possible repas (moi) ou d'enfin voir un visage plus amène que celui de son maître, je ne sais trop. L'expression du maître en question était plus facilement interprétable. Tout en me demandant lequel, du maître ou du chien, allait crever les pneus de Castafiore, l'un avec sa faux, l'autre avec ses crocs, j'ai souri, entrepris une manoeuvre de virage en trois points et j'ai grondé Consuelo. Mais elle s'est si bien comportée ensuite que je poursuis mes découvertes. D'abord à Tuixent, dont la minuscule église romane Sant Esteve, du XIe siècle, recèle une belle Vierge (Marededeu, dit-on ici en un seul mot)  beaucoup plus récente, puisqu'elle date du tournant du XIIIe siècle. Heureusement, on peut la voir un peu depuis la grille qui barre la porte ouverte sur la vallée. Tout de même, c'est un tel trésor que pendant que je glisse mon appareil photo entre deux barreaux pour photographier l'oeuvre, la bedaude apparaît et fait mine de vérifier l'état des fleurs de plastique du vase élégamment posé sur la table à cartes de la petite esplanade. J'aime les sculptures romanes. Elles sont touchantes de simplicité.

À Tuixent se trouve aussi le Musée des trementinaires, un métier exclusivement féminin, maintenant disparu, sorte de pharmaciennes-homéopathes ambulantes qui cultivait et récoltait dans la nature toutes les plantes qui pouvaient guérir et fabriquaient des potions pour ensuite aller fournir directement les familles des hameaux. Elles fréquentaient peu les villes et rarement les foires ou les marchés. Elles allaient par les chemins creux -- elles disaient « aller dans le monde » pendant quatre mois vendre leurs remèdes aux gens ou parfois les leur donner en échange d'une nuitée. Comme tous les métiers de jadis, celui-là s'apprenait très jeunes et des gamines de huit ou neuf ans accompagnaient leurs aînées par monts et par vaux. Le plus étonnant, c'est que le dernier de ces voyages fut effectué en 1982! La trementinaira était la Sofia Montaner, dite Sofia d'Ossera; elle avait alors 73 ans et pratiquait le métier depuis 65 ans. Les trementinaires tirent leur nom de leur principal produit -- la térébenthine -- fabriquée par distillation de la sève de diverses espèces de pins et servant de baume et antiseptique.

L'étape suivante est Gósol, et les amateurs d'art auront peut-être pensé à Picasso. Il y séjourna effectivement à l'été 1906 et en partit par crainte de l'épidémie de typhoïde. Il était alors à un moment charnière entre la période rose et le cubisme. Gósol est le plus gros village de ma journée. On y compte 225 habitants. Malheureusement, la petite route de montagne qui y mène ne permet pas de s'arrêter pour saisir et faire partager la vue splendide et presque suffocante du village qui apparaît à coup entre deux crêtes, l'une dominée par les vestiges d'un château et l'autre par une église du XIIe siècle, détruite par un incendie en 1936. Taper Gósol dans Google et cliquer sur le bouton « Images ». À défaut, contentez-vous de ma photo de la nouvelle église du village, vieille de deux siècles seulement. 
Ce soir, il fait plutôt frais dans ma vallée. Pas question de spectacle de nuages sur le balcon, donc. Sans téléviseur ni Internet, voilà une bonne occasion d'avancer dans le roman.

Ce billet, comme plusieurs autres, malheureusement, sera sans doute entaché de fautes. Il m'arrive de me relire pour revivre un bout de voyage et je corrige alors les fautes. Certes, je me relis avant de « publier », mais je fais souvent très vite parce que mes journées sont intenses... Mais cette fois-ci, en plus, j'ai un problème d'affichage qui fait que les caractères sont très gros et que je ne vois que le tiers de chaque ligne. C'est « malcommode » d'utiliser les flèches pour passer du début à la fin de chaque ligne. Toutes mes excuses à mes fidèles lecteurs et accompagnateurs.








 

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