En bref, nous sommes dans une fabrique de laine, où l’on
fabriquait même les outils nécessaires à la fabrication de la laine. Au même
étage se trouve le logement occupé par la famille depuis quelques générations. Toutes
les machines étaient mues par un moulin hydraulique. Svp, ne touchez pas les
machines. Ce machin qui a l’air d’une chaise à porteur est une machine à laver.
Et oui, pas à laver la laine mais à laver le linge. Ce qu’elle fait là? Heu… Bon,
bref, puisqu’on y est… Pour laver plus blanc que blanc, à l’époque (fin XIXe
siècle), on battait violemment le linge frotté au savon maison et additionné
d’une bonne dose de cendres récupérées dans l’âtre où avaient cuit les légumes,
le cochon de lait, le poisson, consultez votre circulaire IGA et n’oubliez pas
votre carte AirMiles. Ensuite, on étendait au soleil et je suppose que les
oiseaux savaient respecter ces valeureux efforts.
Les deux filles se succèdent dans les explications, dans un
catalan un peu local.
C’est intéressant, quand même, de constater à quel point ce
minuscule village a pu être touché par la révolution industrielle du XIXe
siècle.
« Celle-ci, c’est la plus v… Oui, vous pouvez
photographier puisque nous ne vendons pas de cartes postales… La plus v… Oui
oui, avec flash. Elle dat… S.v.p., vous ne touchez pas. »
Il y a une odeur très prenante que j’attribue d’abord a
l’humidité et à la laine qui traîne là depuis un siècle quand j’aperçois tout à
coup un chat. Puis un autre. Puis un autre… Il y a ici une colonie de chats et
une colonie de mites. Bientôt, nous animons tous la scène de grands battements
de mains, pour éloigner les mites autant que l’odeur de l’urine féline.
Enfin, pas tout à fait… Il y a l’incontournable boutique,
qui offre le classique du genre : chaussettes, moufles, écharpes, mantes
et couvertures. Je me suis déjà envoyé à grands frais une couverture du Portugal
(qui me chauffe fidèlement les orteils depuis quatre hivers), je passe donc mon
tour. Mais la Mama fait maintenant la réclame. Puis elle s’enflamme
soudainement à propos des couleurs de la laine. « Tout le monde dit ‘’marron’’,
mais c’est ‘’burrell’’ [il faudra que je fasse enquête parce que je ne suis pas
certaine du mot]. C’est burrell! » Elle répète, elle insiste, elle crie carrément
et… elle vide la boutique en un rien de temps. Tout le monde, en sortant,
répète « es burrell, es burrell!! », et on a l'impression que les deux guides doivent emporter leur mère épuisée vers sa chambre.
Le temps de permettre à l’autobus des Français et au camion
des alturgéliens de se croiser sans s’envoyer dans l’Arséguel et je reprends la
route pour d’autres minuscules coins de pays où un clocher ou un ermitage
résistent au temps.
Aidée par Consuelo, j’emprunte des routes en lacet qui sont à tu et à toi avec la montagne, mais elle y perd un peu son latin et quand la route me fait faire un virage à 180 degrés, elle m’enjoint de « faire demi-tour dès que possible ». Effectivement, amiga, dès que la route repart vers le précipice, je demi-tourne, ne t’en fais pas.
Aidée par Consuelo, j’emprunte des routes en lacet qui sont à tu et à toi avec la montagne, mais elle y perd un peu son latin et quand la route me fait faire un virage à 180 degrés, elle m’enjoint de « faire demi-tour dès que possible ». Effectivement, amiga, dès que la route repart vers le précipice, je demi-tourne, ne t’en fais pas.
En sortant du village, en direction de Bescaran, je vois enfin
ce vieux petit ermitage où m’invitait le guide. Aujourd’hui, l’autoroute en
trouble la quiétude, mais jadis c’était un lieu d’abnégation absolue et d’ambiance
sonore exclusivement animale. Très jadis, en fait. La petite église Sant Vicenç d'Estamariu date en effet de la première moitié du XIe siècle! Dommage qu'il soit fermé, le panneau explicatif nous appâte avec l'évocation de fresques du XIIe siècle. Je reviens dîner à Estamariu. Si jamais Castafiore a laissé un peu de sa peinture sur les pierres, peut-être arriverai-je à la recoller en passant au même endroit.
À Tuixent se trouve aussi le Musée des trementinaires, un métier exclusivement féminin, maintenant disparu, sorte de pharmaciennes-homéopathes ambulantes qui cultivait et récoltait dans la nature toutes les plantes qui pouvaient guérir et fabriquaient des potions pour ensuite aller fournir directement les familles des hameaux. Elles fréquentaient peu les villes et rarement les foires ou les marchés. Elles allaient par les chemins creux -- elles disaient « aller dans le monde » pendant quatre mois vendre leurs remèdes aux gens ou parfois les leur donner en échange d'une nuitée. Comme tous les métiers de jadis, celui-là s'apprenait très jeunes et des gamines de huit ou neuf ans accompagnaient leurs aînées par monts et par vaux. Le plus étonnant, c'est que le dernier de ces voyages fut effectué en 1982! La trementinaira était la Sofia Montaner, dite Sofia d'Ossera; elle avait alors 73 ans et pratiquait le métier depuis 65 ans. Les trementinaires tirent leur nom de leur principal produit -- la térébenthine -- fabriquée par distillation de la sève de diverses espèces de pins et servant de baume et antiseptique.
L'étape suivante est Gósol, et les amateurs d'art auront peut-être pensé à Picasso. Il y séjourna effectivement à l'été 1906 et en partit par crainte de l'épidémie de typhoïde. Il était alors à un moment charnière entre la période rose et le cubisme. Gósol est le plus gros village de ma journée. On y compte 225 habitants. Malheureusement, la petite route de montagne qui y mène ne permet pas de s'arrêter pour saisir et faire partager la vue splendide et presque suffocante du village qui apparaît à coup entre deux crêtes, l'une dominée par les vestiges d'un château et l'autre par une église du XIIe siècle, détruite par un incendie en 1936. Taper Gósol dans Google et cliquer sur le bouton « Images ». À défaut, contentez-vous de ma photo de la nouvelle église du village, vieille de deux siècles seulement.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire