Donc, en quittant Girone, je suis montée un brin vers le
nord. J’en espérais un peu de fraîcheur. À défaut, je me suis arrêtée à Besalù,
un autre de ces vieux villages moyenâgeux que j’affectionne. Je n’ai pas une
folichonne nostalgie d’une époque où on ne se lavait pas et où on gelait ou
suait dans les maisons de pierre, mais je suis toujours émue et impressionnée
par la durabilité de ces hameaux ou de ces villes. J’aime imaginer les gens les
jours de tempête ou de fête, leurs espoirs, leur tristesse, leur idée de
l’avenir…
La gentille Gemma, propriétaire de l’hôtel (Casa Marcial),
m’invite à aller dîner puis à me reposer à la piscine pendant qu’elle essaye
d’appeler pour m’obtenir une réservation. Elle me donne en outre quelques
suggestions de restaurants et va jusqu’à appeler l’un d’eux pour demander le
menu, qu’elle me répète à mesure et qui s’allonge au point que je crains que la
batterie de son portable en crève et que mon compte Visa explose. J’entends
qu’elle appelle son interlocuteur Rafael.
Je me pointe donc chez a. Oui, a. Ça s’appelle a. Pourquoi?
Excellente question, voir plus haut, ne passez pas par Go et ne récoltez pas
200 $. Ma première impression, en entrant, c’est que Rafael lui-même est à
croquer. Je l’aurai d’ailleurs pour moi toute seule pendant tout le repas.
Après ce repas gargantuesque, avais-je un autre choix que la
sieste? Oui, la piscine. Toutefois, quand il fait 35 degrés et qu’on entre dans
une piscine à l’ombre qui n’est pas chauffée, on se demande un bref instant
pourquoi on cherchait autant une piscine…
Gemma a appelé en vain les services d’information
touristique. J’y retourne. Quelqu’un a pensé à coller une feuille dans la
porte : « Nous sommes en visite guidée et serons de retour à 18 h 30.
Désolés pour le dérangement. » Il est 18 h 45. J’attends une demi-heure sans
voir qui que ce soit. Une jeune Australienne me dit qu’elle a écrit voici trois
jours pour réserver une visite et que personne ne lui a encore répondu. Je le
dis à Gemma. Si on ne peut rien visiter à Besalù, tous les hôtels et les
restaurants peuvent en souffrir.
Après une nouvelle et longue séance à la piscine, je suis la
seconde suggestion de Gemma et je vais souper au Curia Reial. La terrasse avant
donne sur la grand-place, mais celle-ci n’est pas très éclairée et donc
tristounette. Pourtant, il fait chaud! Vous ne préférez pas la terrasse
arrière, me demande le proprio? Ben quin! La terrasse arrière donne sur le
magnifique vieux pont du village. Vieux pont maintes fois retapé, quand même,
dont la dernière fois pendant les années 1940 après que l’un des adversaires de
la guerre civile espagnole l’a fait exploser, histoire de démoraliser la
population. Le pont n’avait plus aucune importance stratégique à cette époque. Quoi
qu’il en soit, je fais un autre repas de roi (tiens, il faudrait que j’en
touche un mot à Juan Carlos, maintenant qu’il a tout son temps), composé d’une
salade de fraises avec copeaux de foie gras et un arroz de fruits de mer.
De Besalù, je vais à Alp, petit village des… Pyrénées où mes
propriétaires de Barcelone ont un autre appartement, qu’ils m’ont généreusement
prêté. Prêté comme dans « je ne paie rien ». Je dois dire qu’après
avoir consulté la carte, j’étais un peu perplexe. Alp, c’est au milieu de nulle
part… Les Romeu-Veciana y ont leur résidence secondaire pour le ski, comme
beaucoup d’autres en ce lieu. Quand j’y suis arrivée, d’ailleurs, j’ai été un
peu décontenancée par toutes les maisons aux persiennes bien fermées qui
entouraient mon balcon! Mais – ben oui, c’est con, – je n’osais pas refuser…
Heureusement, l’Antoni avait souligné sur ma carte le nom de
quelques villages des alentours qui valaient d’être vus. Mon guide Routard
avait quelques suggestions de son cru. J’ai donc mis Consuelo à contribution et
arpenté la Cerdagne et l’Alt Urgell. Le jour même de mon arrivée, malgré le
tonnerre qui faisait vibrer les Pyrénées, je me suis précipitée vers La Seu
d’Urgell, à quelque 60 km de ma résidence montagnarde. Seu comme dans
« siège », puisque le lieu fut jadis le siège du comté d’Urgell.
Coïncidence, l’appartement de Barcelone était à deux rues de la rue Comte
d’Urgell.
Pour les statues, c’est l’étage au-dessus. L’escalier n’est
pas du goût du papiguide. Il m’indique la direction et m’assure qu’il va m’y
retrouver. Lui y grimpe en ascenseur. Mon catalan a dû lui paraître douteux, il
se met à parler petit nègre. « Statue romane. Très grande. Curieux.
D’habitude, petit. Pas très beau.» Et hop, on va à la suivante. Il a gardé ma
main dans la sienne, en sort l’index et me le passe sur le bois de la statue du
XIIIe siècle. Je n’aurais jamais rêvé d’en faire autant!! « Bois
très doux, non? Pin noir. Pas de peinture. Des fois oui, là non. Ici, Adam
et Eve. » - Moi, je m’appelle Eve. Il se saisit de ma deuxième main. – C’est
pas vrai? Et il m’embrasse sur les deux joues. Il y a beaucoup plus d’Eva en
Espagne que d’Eve en Canada, pourtant. Bon, le péché ne lui déplaît pas, faut
croire. Grâce à lui, je tripote encore… quelques pièces du XIIe
siècle (non, lui-même ne remonte pas si loin), puis nous atterrissons, moi à
pied, lui en ascenseur, à l’étage de la vaisselle ecclésiastique. Il y a entre
autres trois énormes pots en argent, l’un pour le baptême, l’autre pour… j’en
perds mon catalan, mais lui ne perd pas le souffle. Sauf quand j’arrive à
l’interrompre pour demander : « Ah, ce ne sont pas des porros? » Les porros sont des cruchons en grès d’usage populaire, à deux becs,
dont l’un sert à la circulation de l’air et l’autre à l’écoulement du vin. Dans
les villages, on passait le porro d’un
convive à l’autre et on buvait à la régalade. Le papi stoppe net ses
explications et éclate d’un rire qui
ricoche d’une pierre à l’autre et distrait les autres visiteurs. Puis il me
pousse vers la sortie. « Je t’attends pour la pel.licula. » Je cours jusqu’au parcmètre et recours
jusqu’à la cathédrale. L’ordinateur refuse de cracher la pel.licula. Le papi est bien plus triste que moi. « Il faut
que tu reviennes un jour. » - Je vais essayer. [Soit dit entre nous, j’en
doute…]
La Seu d’Urgell a été par ailleurs le site des compétitions
de canoë-kayak des Jeux olympiques de Barcelone.
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