Avant de « partir » celui-ci dans la poêle, je dresse
la table. Je me souviens qu’à mon arrivée, l’Eulàlia (en catalan, on fait
toujours précéder le prénom des gens qu’on « connaît » de l’article) m’a
signalé qu’elle avait mis une nappe dans le tiroir. Jolie nappe. Mais… le
séjour prolongé dans le tiroir l’a fripée! Je sors en vitesse le fer à
repasser. Par 28 degrés dehors et probablement 35 à l’intérieur, l’exercice
améliore l’état de ma mise en pli en même temps qu’il enlève ceux de la nappe.
Il n’y a que trois verres genre neutres rouge-blanc dans l’appartement,
mais voilà, il y en a deux sur l’égouttoir. Le temps presse. J’en saisis un
comme il ne faut jamais faire, c’est-à-dire par le pied et je donne une petite
torsion pour essuyer le calice. Bien sûr : il casse. Je me vois mal
présenter deux verres semblables et une sorte de coupe à parfait… Que faire,
que faire? Courir au café du coin, commander un verre et m’enfuir avec? Mon
esprit fait le tour des cafés du coin et s’attarde à l’angle de comte d’Urgell et Tamarit… Oui, j’y ai bien vu une boutique de vaisselle! Il est 18 h
30. En principe, mes invités arriveront au plus tôt à 19 h 30. Je saute dans
mes sandales et je me précipite. Basar Vidal me sauve la vie et j’équipe l’appartement
de six coupes trop hautes pour entrer dans l’égouttoir. Peut-être que j’assure
ainsi la survie de Basar Vidal qui continuera pendant 60 autres années au
service des locataires des Romeu-Veciana.
Les magrets sont bien dorés; je les dépose dans un plat que
je mets au four en attendant la fin de la cuisson quand mes invités seront
arrivés. Je fais rissoler les petites pommes de terre; j’en goûte une… Bon si
les magrets sont ratés, on mangera des patates. Il y en a pour 10 et elles sont
franchement délicieuses. J’en remercie les canards qui ont sacrifié leur
poitrine.
Lier la sauce au beurre, dit la recette. Je plonge la motte
de beurre dans ladite sauce avant de me souvenir que l’Eulàlia ne peut pas manger de produits laitiers.
Bon, on se contentera de la sauce au vin des poires pochées, très liquide, mais
faut c’qui faut, leur dirai-je en catalan.
Je nettoie la salle de bain et le plancher de cuisine et je
me change. J’entends mon cœur battre. J’arpente 30 fois le long couloir. Ils
vont arriver d’une minute à l’autre. Coup de sonnette. J’ouvre le portail de la rue. Il a dit « L’Antoni »… De fait, il arrive seul. « L’Eulàlia n’y est pas? » Bé… non! « Elle arrivera bientôt », m’assure-t-il. Hou! Me voilà seul avec le très sérieux Antoni. Je suis tellement paralysée que je ne lui tends même pas la main. Il ne le fait pas non plus. Ça ne se fait pas, peut-être? Je le fais passer au salon. L’Eulàlia m’a dit qu’il avait un cours les mardis et jeudis. Je fais l’erreur que les gens font avec moi : à son âge, il doit donner les cours. Hé non. Il commence à m’expliquer qu’il a décidé de suivre des cours de catalan. Il est de la génération du franquisme, qui n’a pas pu apprendre sa langue à l’école parce que c’était carrément interdit. Quelques professeurs plus braves l’enseignaient quand même, tout en préparant quelques prières et chants en castillan pour les éventuelles visites des inspecteurs. Donc, il trouvait qu’il ne parlait pas très bien et qu’il l’écrivait encore… Il en est là de son explication touchante quand retentit la sonnette. L’Eulàlia arrive avec un beau paquet de toutes sortes de gourmandises chocolatées.
Embrassade maladroite : les Européens entreprennent le
mouvement du côté opposé à nous.
Je propose un verre avec les amuse-gueule. L’Eulàlia ne boit
pas d’alcool. Elle ne boit pas d’alcool.
Je n’aurais pas eu à sortir le troisième verre… Je n’aurais pas eu à acheter
six verres pour en avoir un troisième!! Bon, tant mieux pour les groupes qui me
suivront dans l’appartement, à qui j’ai envie de laisser la facture et mon
adresse. Sait-on jamais?
Et bref, tout s’est bien passé. L’Antoni a piqué dans l’assiette
de l’Eulàlia ce qu’elle ne mangeait pas. Elle picore, la dame. Elle me demande
à quelques reprises si je ne suis pas tannée de les entendre parler. Continuez,
continuez! Ça pourra étonner, mais si on compte sur moi pour la conversation,
ce soir, ce sera plus silencieux qu’au monastère déserté de Pedralbes! Au fond,
j’ai l’air de la bonne hôtesse : je pose les questions pour lancer la
conversation. J’ai tout juste besoin une fois de prétexter une vérification de
cuisson dans la cuisine pour consulter ma cue
card dans le tiroir!
-
Alors, qu’est-ce que tu vas visiter ensuite?- Je pensais à la Galice, mais c’est loin.
- Et il pleut toujours…
- Ah! Alors les Pyrénées et le val d’Aran, peut-être.
- Nous avons un appartement à Alp (oui, dans les Pyrénées…). Vendredi, on t’apporte les clés.
Rachel avait raison : j’ai marqué des points.
- C'était excellent! Bonnes vacances et bonne nuit, guapa (ma belle), me dit l'Antoni.
Je le prends tel que c'est : un petit mot affectueux. Et cette fois, embrassades avec Monsieur et Madame. Ils s'adaptent vite : ils les ont parties du côté nord-américain.
- C'était excellent! Bonnes vacances et bonne nuit, guapa (ma belle), me dit l'Antoni.
Je le prends tel que c'est : un petit mot affectueux. Et cette fois, embrassades avec Monsieur et Madame. Ils s'adaptent vite : ils les ont parties du côté nord-américain.
Et j'ai décidément des proprios très généreux! Ils m'invitent à leur dire ou écrire ce qui pourrait manquer dans l'appartement, puisque je suis leur première expérience de location à des étrangers. Heu... des verres? Ah ben non, c'est vrai! Il ne manque rien. Il est parfait, votre appartement.
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