Ça devait arriver!

J'ai fait mon entrée dans la blogosphère pour ces jours où, malgré l'absence d'interlocuteur, je voudrais exprimer surprises, découvertes, plaisirs ou dégoûts. Si d'aventure la curiosité ou le manque d'interlocuteur vous amène ici à votre tour, soyez les bienvenus!

jeudi 5 juin 2014

Leçon de stress 2

Tous les éléments de la salade (fraises, oignon rouge, pernil et roquette) sont prêts et il ne restera qu’à les assembler. J’ai fait bouillir les pommes de terre et je hache le romarin. Il suffira de les faire rissoler dans le gras récupéré des magrets de canard.

Avant de « partir » celui-ci dans la poêle, je dresse la table. Je me souviens qu’à mon arrivée, l’Eulàlia (en catalan, on fait toujours précéder le prénom des gens qu’on « connaît » de l’article) m’a signalé qu’elle avait mis une nappe dans le tiroir. Jolie nappe. Mais… le séjour prolongé dans le tiroir l’a fripée! Je sors en vitesse le fer à repasser. Par 28 degrés dehors et probablement 35 à l’intérieur, l’exercice améliore l’état de ma mise en pli en même temps qu’il enlève ceux de la nappe.
Il n’y a que trois verres genre neutres rouge-blanc dans l’appartement, mais voilà, il y en a deux sur l’égouttoir. Le temps presse. J’en saisis un comme il ne faut jamais faire, c’est-à-dire par le pied et je donne une petite torsion pour essuyer le calice. Bien sûr : il casse. Je me vois mal présenter deux verres semblables et une sorte de coupe à parfait… Que faire, que faire? Courir au café du coin, commander un verre et m’enfuir avec? Mon esprit fait le tour des cafés du coin et s’attarde à l’angle de comte d’Urgell et Tamarit… Oui, j’y ai bien vu une boutique de vaisselle! Il est 18 h 30. En principe, mes invités arriveront au plus tôt à 19 h 30. Je saute dans mes sandales et je me précipite. Basar Vidal me sauve la vie et j’équipe l’appartement de six coupes trop hautes pour entrer dans l’égouttoir. Peut-être que j’assure ainsi la survie de Basar Vidal qui continuera pendant 60 autres années au service des locataires des Romeu-Veciana.

Les magrets sont bien dorés; je les dépose dans un plat que je mets au four en attendant la fin de la cuisson quand mes invités seront arrivés. Je fais rissoler les petites pommes de terre; j’en goûte une… Bon si les magrets sont ratés, on mangera des patates. Il y en a pour 10 et elles sont franchement délicieuses. J’en remercie les canards qui ont sacrifié leur poitrine.
Lier la sauce au beurre, dit la recette. Je plonge la motte de beurre dans ladite sauce avant de me souvenir que l’Eulàlia ne peut pas manger de produits laitiers. Bon, on se contentera de la sauce au vin des poires pochées, très liquide, mais faut c’qui faut, leur dirai-je en catalan.
Je nettoie la salle de bain et le plancher de cuisine et je me change. J’entends mon cœur battre. J’arpente 30 fois le long couloir. Ils vont arriver d’une minute à l’autre.

Coup de sonnette. J’ouvre le portail de la rue. Il a dit « L’Antoni »… De fait, il arrive seul. « L’Eulàlia n’y est pas? » Bé… non! « Elle arrivera bientôt », m’assure-t-il. Hou! Me voilà seul avec le très sérieux Antoni. Je suis tellement paralysée que je ne lui tends même pas la main. Il ne le fait pas non plus. Ça ne se fait pas, peut-être? Je le fais passer au salon. L’Eulàlia m’a dit qu’il avait un cours les mardis et jeudis. Je fais l’erreur que les gens font avec moi : à son âge, il doit donner les cours. Hé non. Il commence à m’expliquer qu’il a décidé de suivre des cours de catalan. Il est de la génération du franquisme, qui n’a pas pu apprendre sa langue à l’école parce que c’était carrément interdit. Quelques professeurs plus braves l’enseignaient quand même, tout en préparant quelques prières et chants en castillan pour les éventuelles visites des inspecteurs. Donc, il trouvait qu’il ne parlait pas très bien et qu’il l’écrivait encore… Il en est là de son explication touchante quand retentit la sonnette. L’Eulàlia arrive avec un beau paquet de toutes sortes de gourmandises chocolatées.

Embrassade maladroite : les Européens entreprennent le mouvement du côté opposé à nous.
Je propose un verre avec les amuse-gueule. L’Eulàlia ne boit pas d’alcool. Elle ne boit pas d’alcool. Je n’aurais pas eu à sortir le troisième verre… Je n’aurais pas eu à acheter six verres pour en avoir un troisième!! Bon, tant mieux pour les groupes qui me suivront dans l’appartement, à qui j’ai envie de laisser la facture et mon adresse. Sait-on jamais?

Et bref, tout s’est bien passé. L’Antoni a piqué dans l’assiette de l’Eulàlia ce qu’elle ne mangeait pas. Elle picore, la dame. Elle me demande à quelques reprises si je ne suis pas tannée de les entendre parler. Continuez, continuez! Ça pourra étonner, mais si on compte sur moi pour la conversation, ce soir, ce sera plus silencieux qu’au monastère déserté de Pedralbes! Au fond, j’ai l’air de la bonne hôtesse : je pose les questions pour lancer la conversation. J’ai tout juste besoin une fois de prétexter une vérification de cuisson dans la cuisine pour consulter ma cue card dans le tiroir!
-          Alors, qu’est-ce que tu vas visiter ensuite?
-          Je pensais à la Galice, mais c’est loin.
-          Et il pleut toujours…
-          Ah! Alors les Pyrénées et le val d’Aran, peut-être.
-          Nous avons un appartement à Alp (oui, dans les Pyrénées…). Vendredi, on t’apporte les clés.

Rachel avait raison : j’ai marqué des points.

- C'était excellent! Bonnes vacances et bonne nuit, guapa (ma belle), me dit l'Antoni.

Je le prends tel que c'est : un petit mot affectueux. Et cette fois, embrassades avec Monsieur et Madame. Ils s'adaptent vite : ils les ont parties du côté nord-américain.
Et j'ai décidément des proprios très généreux! Ils m'invitent à leur dire ou écrire ce qui pourrait manquer dans l'appartement, puisque je suis leur première expérience de location à des étrangers. Heu... des verres? Ah ben non, c'est vrai! Il ne manque rien. Il est parfait, votre appartement.
 

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