Ah, le plaisir des voyages en train. Le plaisir de paniquer à l'idée de faire répéter une troisième fois le préposé de la billetterie parce qu'il préfère parler à son écran d'ordinateur qu'au micro, que les 1200 autres voyageurs alentour se manifestent bruyamment et qu'on annonce les retards, les arrivées, les départs et les surveillez-vos-bagages-ou-on-les-explosera-si-on-ne-vous-les-a-pas-volés-avant.
Le plaisir d'avoir pensé à demander la destination finale du train, pour mieux le repérer sur le grand écran électronique des départs, parce même si le train part tous les jours à la même heure depuis dix ans, le préposé ne dit pas sur quel quai, pour éviter de tomber sur les 2 p. 100 de possibilité que le train, ce jour-là, parte d'un autre quai. Le grand écran en question est a environ 20 pieds du sol. Impossible, donc, de mettre le doigt dessus pour suivre, depuis la gauche, le 8355 rapide pour Milan qui part à 8 h 28 (on est rendu au milieu de la ligne), passe par Mestre, Padoue (nous voilà aux trois quarts) du quai... C'est le temps d'une mise à jour et dans un bruit de jetons de casino, toutes les lignes dégringolent de trois ou quatre étages vers le bas et il ne reste plus qu'à recommencer.
Une fois le précieux renseignement en main, quel plaisir de se souvenir qu'il y a, ailleurs, un autre tableau, manuel celui-là, le même depuis dix ans, difficile à consulter parce qu'il est à hauteur de clients et que de nombreux doigts poisseux ou anxieux y ont lu les trajets. Tableau, donc, qui dira le nom de la gare juste avant Vicenza, pour que les insécures qui veulent y descendre aient le temps de fermer leur livre et de faire le pied-de-grue devant la porte pendant les vingt minutes qui restent avant Vicenza.
Quel plaisir de nouer conversation avec deux personnes sur le quai pour vérifier qu'on est sur le bon, parce qu'on ne sait jamais : le dispositif électronique au-dessus de nos têtes , qui indique que nous sommes sur le quai 6 et que le train 8355 pour Milan via Padova e Vicenza sta in arrivo tandis qu'un message retentit dans toute la gare pour le confirmer pourrait afficher une information erronée, programmée pour arriver en même temps qu'une information erronée au micro.
Quel plaisir de renouer avec l'angoisse de trouver la bonne voiture et le bon siège en faisant un détour par le chef de train pour confirmer que, etc.
Que soit louée la déesse tutélaire Ferrovia, il s'agit d'un train où les gares sont annoncées à l'avance.
Reste la panique à l'idée de ne pas être capable de commander l'ouverture de la porte à l'arrivée et de me retrouver à Milan, mais la toute-puissante Ferrovia a prévu le coup et inspiré à une autre voyageuse -- une habituée -- l'idée d'aller à Vicenza, ce jour-là.
Bref, une belle journée de détente en vue.
À Vicenza, pas quarante-douze types de billets combinés : un seul billet au prix de 8,5 euros pour visiter les principaux musées et monuments, que vous le vouliez ou non. Sauf que vendredi dernier, c'était 6,5 euros, parce que deux d'entre eux étaient invisitables pour cause de travaux.
Je commence par ZE monument, le Teatro Olimpico, oeuvre de? Bé oui, Palladio, l'enfant du pays, à qui les clients faisaient appel, semble-t-il, pour résoudre la quadrature du cercle et autres problèmes d'espaces trop exigus pour contenir leurs idées de grandeur. Le Teatro Olimpico est donc une interprétation palladienne XVIe siècle du théâtre à l'antique. Les gradins sont plutôt raides et vertigineux. Dans ma jupe-culottes dont la longueur ou l'absence de aurait scandalisé les spectateurs du temps, je suis assise sur le même bois qu'eux. À raison de 400 spectateurs par soir, disons trois soirs par semaine depuis 1585... le bois est bien lisse et il n'y a plus de risque d'écharde. (En réalité, le théâtre fut fermé par la censure pendant la Contre-Réforme peu après le spectacle inaugural et ne rouvrit qu'en 1935!)
En fond de scène, on aperçoit à travers les trois arches véritables les fantastiques décors créés par l'architecte Scamozzi pour la pièce Oedipe Roi, de l'inauguration, et qui représentent les rues de Thèbes se terminant en de très habiles trompe-l'oeil.
L'église de la Santa Corona fait partie des monuments fermés. Elle porte ce nom parce qu'elle abrite habituellement, tenez-vous bien, une épine de la couronne du Christ. Le monde des reliques et des reliquaires est pour moi une source inépuisable d'émerveillement et de sourires. J'ai vu des bras et des doigts reliquaires, j'ai vu la langue encore toute rose de saint Antoine de Padoue, une écharde de la vraie croix... Il ne me manque à peu près qu'une plume du saint Esprit et une goutte de sueur de saint Joseph.
Heureusement, le reliquaire de l'épine a trouvé refuge au Musée Diocésain. Je n'aime pas beaucoup les musées à vocation fortement religieuse, mais... c'est compris dans le prix! Nous ne sommes pas nombreux, ce jour-là, et la religieuse gardienne me suit comme un ange du même nom, dans un froufroutement de voile et un petit craquement de la chaussure gauche. Au moment où j'arrive devant un énième Christ en croix au visage plus défiguré par le manque de talent que par la souffrance (c'est une opinion toute subjective de profane en tous sens), la religieuse s'installe à côté de moi et me dit d'un air de regret qu'on ne connaît pas l'auteur. L'Ignoto (inconnu) a peut-être fait exprès de ne pas signer. « Ça n'empêche pas que ce soit une belle oeuvre », ajoute-t-elle. « Émouvante », réponds-je, inspirée. Elle me saisit le bras : « Vous avez tout à fait raison! Émouvante! » Du coup, ça la convainc de me laisser terminer la visite sans son ombre. Visite qui me mène devant une très jolie sculpture au thème inconnu de moi (je ne m'y connais pas, mais j'ai quelques musées italiens derrière la ceinture-à-monnaie) : Joseph et Marie, pratiquement grandeur nature, qui tiennent le p'tit par la main! La religieuse m'ayant donné sa confiance, je n'ai pas osé faire une photo en catimini... Mais ça, ça m'a vraiment émue! Tout comme le fragment d'une peinture de Tiepolo, représentant le p'tit dans les bras de papa Joseph.
Dans l'autre sens, heureusement, Venise était la dernière gare du trajet.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire