Après que le balcon m’a manqué, Anna devait passer voir les
dégâts, mais elle a dû repartir pour Rome au chevet de son frère.
J’avais aussi rendez-vous avec la bibliothécaire du lycée
voisin. Enfin, je le croyais.
Depuis que je suis arrivée, je fréquente assidûment les
librairies. J’achète quelques livres que je lis à mesure et je cherche à m’en
défaire. Je ne veux pas rapporter tout cela à la maison : c’est lourd et
je ne relirai jamais tous ces livres. L’expérience m’a montré qu’il est très difficile
de tendre un livre à quelqu’un sur la rue pour lui en faire cadeau. Les gens
pensent qu’on veut leur vendre quelque chose (littérature subversive, bible des
Jéhova, que sais-je?) et ils se sauvent avant que vous ayez eu le temps de leur
expliquer quoi que ce soit. À Venise, sur un vaporetto, mon public était plus captif et j’ai réussi à en donner
deux ou trois de cette façon. En Espagne, j’en ai donné quelques-uns à un
marchand du marché aux livres dominical.
Ici, j’ai commencé par en déposer trois dans l’escalier
intérieur avec un petit mot invitant les gens à se servir. En fait, je ne le
savais pas encore, mais il n’y a qu’un autre résident dans le palazzo : le type du balcon avec sa
femme et son fils. Quinze minutes plus tard, j’ai entendu la porte extérieure s’ouvrir
et les pas qui ralentissaient. Zut, pas d’œil magique dans ma porte! Quand je
suis sortie ensuite, les trois livres avaient disparu.
J’ai finalement trouvé dans le vieux centre une petite
librairie dont le proprio m’a acheté sept ou huit livres à un euro pièce. Hmm
pas cher! Des livres en fort bon état et tous très récents! Mais c’est mieux
que rien.
Puis en passant devant le lycée comme je le fais
pratiquement chaque jour, j’ai pensé que mes gialli et les autres pouvaient enrichir la bibliothèque. Je suis
entrée et j’ai expliqué mon histoire. On est allé chercher la bibliothécaire
qui s’est dite ravie et a évoqué un échange. Pourquoi pas? Évidemment, le
problème de la quantité resterait entier, mais je pourrais éventuellement les
lui redonner ou… aller les vendre! J J’avais donc compris
que le lundi matin, j’étais certaine de la trouver au poste. Ce lundi, donc, je
me suis présentée avec six livres et un petit papier avec mon numéro de
téléphone et mon adresse de courriel, pour le cas où. Eh bien, c’était le cas
où, puisque j’avais compris à l’envers et que le lundi, elle n’y était pas. Mais
la réceptionniste a ramassé le sac et je n’ai pas osé le lui enlever; elle
aurait cru que je ne lui faisais pas confiance. Et depuis, aucune nouvelle!
Soit la réceptionniste a tout emporté chez elle, soit la bibliothécaire n’a pas
trouvé le papier? Ça, ça me paraît peu plausible. Hélas, je m’attendais presque
à une belle discussion et des conseils à la terrasse d’un café! Je m’interroge
maintenant : irai-je lui porter les trois que j’ai encore et en profiter
pour démasquer la réceptionniste? Est-ce que celle-ci m’empêchera de voir la
bibliothécaire pour enrichir sa propre bibliothèque?
Ce soir-là, à la Librairie Feltrinelli, on annonçait une
conférence de Francesco Carofiglio, romancier. Je me suis procuré son livre et
me suis installée au café de l’établissement. J’étais vingt minutes en avance.
Vingt minutes après l’heure prévue, je ne m’inquiétais pas encore : « Nous
sommes en Italie, Madame. » Mais une heure après, les gens commençaient à
déserter. Puis l’auteur est arrivé… à 21 h. Deux heures de retard. Problème de
train, a-t-il expliqué. Eh! Le pauvre avait fini par tout faire ça pour rien :
il n’y avait pratiquement plus personne. Pendant qu’on nous offrait un
prosecco, M. Carofiglio m’a dédicacé mon exemplaire et je suis repartie.
Celui-là, je vais le garder.
Trois rendez-vous manqués.
Grâce à mes voyages en train et à mes deux ou
trois heures sans sommeil chaque nuit, j’ai lu vingt-deux livres en italien depuis
mon arrivée. J’en suis à une presque autobiographie d’Ennio Morricone.
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