Ça devait arriver!

J'ai fait mon entrée dans la blogosphère pour ces jours où, malgré l'absence d'interlocuteur, je voudrais exprimer surprises, découvertes, plaisirs ou dégoûts. Si d'aventure la curiosité ou le manque d'interlocuteur vous amène ici à votre tour, soyez les bienvenus!

mercredi 1 juin 2016

Cortili aperti

Le 22 mai 2016, à Lecce, c’était la « journée du voyeurisme » dont le nom officiel est toutefois Cortili aperti, littéralement « Cours et jardins ouverts ». Chaque année depuis 22 ans, les riches héritiers ou acheteurs de dépouilles ouvrent leur cour au grand public. Ce n’est souvent qu’un escalier ou un porche ou un petit jardin, mais c’est très agréable. Souvent, il y a une petite exposition

Anna, ma proprio, m’a donné rendez-vous en après-midi, pour faire ce qu’il me restera de l’itinéraire. Depuis mon arrivée, j’ai cherché à en obtenir l’itinéraire. Voici deux semaines, le préposé de l’un des bureaux de tourisme de la ville m’a expliqué qu’il arriverait seulement deux ou trois jours avant l’événement parce que, autrement, les touristes le prennent, puisqu’il est gratuit, sans comprendre de quoi il s’agit, et en vain parce que le jour dit, ils ne sont plus à Lecce. Maudits touristes!
La journée promet d’être chaude et peuplée! Après mon classique petit-déj All’ombra del Barocco en compagnie du journal Le Monde Weekend, je commence la tournée à l’envers, par le no 28 de la liste, le plus au sud du parcours. J’ai eu raison. La majeure partie des gens commencent logiquement par le no 1. De fait, les logiques et les illogiques se croiseront au beau milieu du circuit, à l’heure de la fermeture des cours et de la longue pause pranzo.
Comme nous sommes en Italie, le premier palais ouvre 20 minutes après les 10 h officiellement annoncées… J’allais me diriger vers le second quand un gamin d’environ 10 ans vêtu de son uniforme scolaire très Saint-Louis-de-Gonzague m’interpelle et me propose de me raconter l’histoire du palazzo Carrozzini.
– Vous préférez l’anglais, l’espagnol ou l’italien?
– Vraiment, tu peux me dire tout ça dans l’une de ces trois langues?
– Oui, c’est un programme spécial à l’école. Chaque année, on participe aux Cortili aperti et il faut être capable de dire le commentaire et de répondre aux questions dans ces trois langues.
Impressionnant!
À la fin de son laïus, je lui demande si je peux entrer dans la cour.
- Heu… non, c’est fermé.
Mais il ne pointe pas dans la direction indiquée sur mon plan.
- Ben non, piazzetta Giambattista del Tufo, c’est là derrière…, dis-je.
- Non, c’est là.
- Selon moi et ce plan, la place que tu indiques, c’est la piazza Vittorio Emanuele II…
Une dame arrive à ce moment et récupère le jeune cicérone en lui disant que l’équipe doit se tenir devant la porte du palais. Mais un palais ça a plusieurs portes et lui était convaincu d’être devant la bonne. Et de toute façon, son commentaire sur le décor et l’ornementation des fenêtres était aussi pertinent de ce côté-là. Je m’empresse de dire à la dame que le gamin, tout gêné par l’imbroglio, a été une précieuse source d’information et que je suis impressionnée par cette belle initiative.
Allez hop, palais suivant!
Les nobles demeures ont toutes été construites à la même époque ou à peu près – le XVIIe siècle – beaucoup sur des plans d’un même architecte appelé Emanuele Manieri. Mais qu’est-ce qu’il a dû faire comme fric! On s’étonne même qu’il n’y ait pas de palazzo Manieri! Peut-être a-t-il préféré s’installer ailleurs pour ne pas avoir à répondre aux récriminations interminables de ses clients.
À propos, j’ai terminé hier un roman de l’Italien Sebastiano Vassali, mort l’an dernier. Le livre s’intitule Cuore di pietra (cœur de pierre) et la protagoniste est, précisément, une noble maison dont nous suivons l’évolution au fil des siècles. Tout à fait à propos! Et ce Vassali, mort l’an dernier, a été l’occasion d’une amusante discussion, voici quatre ans, à Faenza. C’est quelque part sur ce blogue, d’ailleurs.
Revenons à Lecce. Les jardins sont étonnamment exigus, peut-être par goût peut-être à cause des amputations dues à des revirements économiques. Il y a parfois une exposition artistique sous un porche, ici un concert de jazz, là une démonstration d'escrime et ailleurs, un concert de musique de chambre.
Les descriptions sont parfois trompeuses, comme celle de la Villa Rosaria, dimora muratore ou maison des murailles, qui sera le terme de ma promenade matinale. Le texte dit que « du salon, on peut voir une portion de la muraille messapienne ou romaine ». Sauf que nous n’avons pas accès audit salon! Tout au plus peut-on voir l’étrange jardin, divisé en deux portions par les aléas du temps et de la fortune des propriétaires. Le jardin gauche et le jardin droit ne communiquent plus désormais que par l’avant. Alors question de muraille, passez votre chemin!
Le palazzo Tamborino est le plus spectaculaire, pour ce qui est des parties visibles. Il est habité depuis des siècles par la même famille, qui a constitué un petit musée privé pour se faire un petit revenu. Les trois euros du prix d’entrée découragent la majeure partie des visiteurs. Après tout, la publicité de l’événement dit bien que les visites sont gratuites. Ils n’écoutent donc même pas la jeune guide qui leur dit qu’ils peuvent toutefois visiter gratuitement le jardin, à l’angle. C’est un petit musée d’allure familiale, composé des collections du propriétaire actuel, Don Fernando. J’apprendrai ce soir que la famille est amie de ma propriétaire et de son mari, puisque l’épouse de Don Fernando est une collègue d’université de Cosimo.
- Tu les as vus? me demande Anna.
- Je ne crois pas… Personne n’avait l’air d’un noble propriétaire parmi les gens qui étaient dans le jardin au moment où j’y étais!
Si j’avais su, j’aurais demandé à la ronde : « Don Fernando? Hou-ou, Don Fernando?
La cuvette de Don Fernando
Mais j’aurai vu les toilettes antiques de Don Fernando et de son épouse qui fonctionnaient (les toilettes), non pas par gravité, mais avec un système d’eau courante, sissignore, voyez la pédale à gauche de ce qui ressemble à une chic jardinière majolique.
Il n’y a qu’un autre visiteur, originaire de la région et actuellement résident d’Otranto. Ou est-ce Gallipoli? Bon, c’est dans deux directions opposées, mais c’est, de manière générale, dans les Pouilles… Bref, il est aussi sympathique que la guide et nous passons de pièces et de collections à d’autres pièces et collections (oui, chacun de nous avons, comme Don Fernando, une petite collection d’anciennes bouteilles de médicaments qu’on trouve facilement dans les marchés aux puces et oui, nous aimons tous mieux quand elles sont ornées d’une vieille étiquette). Le gentil visiteur veut à tout prix que je profite au max de ma visite et cherche à m’expliciter chaque commentaire de la guide, sachant que l’italien n’est pas ma langue maternelle et même si je n’ai rien demandé et que tout va bien. Malheureusement, il a un défaut d’élocution et plus il parle, moins je comprends! C’est quasiment tragique. J’ai peur que mes « Ah! » et mes « Ho capito [j’ai compris] » ne soient pas des plus convaincants. Et pendant tout ce temps, la guide nous gave de petits fruits sucrés, cueillis dans un des arbres de la propriété et dont je retrouverai le nom un jour. Ils ne sont pas commercialisés parce qu’ils ne se conservent pas. Seuls ceux qui cultivent l’arbre, à peu près, peuvent en manger. Ainsi que le gentil visiteur et moi-même… Serrements de main et chacun repart dans sa direction, sous un même soleil brûlant. Le sirocco se signale par sa discrétion ce jour-là.
En levant les yeux depuis le jardin, on aperçoit les jolies fresques sur les murs de la demeure. Il arrive que ces pièces soient ouvertes pour des visites particulières. À tout hasard, je laisse mon numéro de téléphone et mon adresse Internet. En vain jusqu’ici, une semaine plus tard.
La promenade montre à quel point Lecce a été riche. C’était une ville de latifundistes, ces riches propriétaires terriens, qui laissaient leur exploitation (les masserie qui ponctuent la campagne environnante) aux soins d’un intendant et qui érigeaient les villes de palais où ils comptaient leur argent et s’amusaient.
Après un bref dîner au Caffé Paisiello, devant le théâtre du même nom, je vais reprendre mon souffle chez moi et confirmer mon rendez-vous avec Anna.
Quand je la rejoins sur la piazza Sant’Oronzo, sous un soleil encore très généreux, elle prend les choses en main. Elle me pilote dans les rues décidément beaucoup moins encombrées, me lit les descriptions sitôt le portail passé et coche consciencieusement le numéro du palais à peine visité sur la carte en me rendant tout aussi consciencieusement le stylo chaque fois.
Anna ajoute ses commentaires au passage sur tel ou tel couvent, telle rue, tel restaurant. Romaine d’origine, elle est arrivée à Lecce voici 35 ans en épousant Cosimo. À l’époque, dit-elle, la ville était pratiquement en ruine, mais gouvernement et particuliers ont investi pour développer le tourisme et les carrières de la région ont à nouveau fourni nombre de belles pierres blondes et fragiles pour ristrutturare les beaux palais, souvent en édifices à appartements multiples, comme on le devine en jetant un regard indiscret dès qu’un portail est ouvert sur un imbroglio d’escaliers, de paliers et de séchoirs à lessive. Ici comme dans de nombreuses villes du Salento, on a l’impression que tout le monde habite un palais! Et le tissu est assez dense. Dans un pâté de maisons, heu, de palais, s’alignent trois portails dont deux font pratiquement chambranle commun.
Finalement, nous voici tout au nord. Après une intéressante « modeste » maison à cour », ne reste que l’institut d’art. À l’orée de la rue De Pietro, Anna veut m’entraîner à gauche.
- Heu… Je crois que c’est à droite.
Elle me regarde avec surprise. Après tout, elle vit là depuis 35 ans!
- Ben, c’est précisément mon circuit de jogging, dis-je, et je vois chaque fois que je cours la façade de l’Institut et je suis certaine que c’est à droite…
Un stationnement tout neuf mais abandonné
Polie, Anna cède en me rappelant que si je me trompe, nous devrons faire tout le chemin inverse vers le centre. Je perds un peu d’assurance, forcément, mais nous allons à droite. Au passage, elle me montre un édifice que je croyais être un futur musée. Il est moderne, tout de blanc et de verre, avec trois gros oculus qui percent le toit. C’est… un stationnement! Il serait fort utile pour désengorger le vieux centre, mais il y a eu mésentente entre la ville et les intérêts privés et l’endroit est désespérément vide et le restera probablement pendant des siècles. « MadameS, nous sommes en Italie… » Entre-temps, j’ai eu raison : l’Institut était sur la droite même si… je me trompais d’institut! La façade à laquelle je pensais était celle de l’Institut technique, quelques pas plus loin, mais fermé aujourd’hui, alors que l’Institut des Cortili aperti est un institut d’art où Anna peut tout de même montrer une toile de l’un de ses amis. Hmmm… Elle en connaît du beau monde, l’Anna!
Un faux livre en papier mâché
Le puits du Sémimaire
Et à propos d’art, à l’ancien séminaire, dans l’une des salles qui entourent le cloître où se dresse un très joli puits Renaissance que je réussirai à photographier quand enfin la touriste japonaise arrivée juste avant moi aura fini de pixelliser le moindre millimètre de décoration, je vois un faux livre magnifiquement sculpté en papier mâché. On peut décidément faire des merveilles avec ce matériau, et pas seulement le terrifiant buste de Mère Teresa que je vois à la porte d’une boutique de souvenirs chaque fois que je rentre chez moi après une tournée dans le centre historique. 
Retour au centre au terme des cortili aperti, où Anna m’invite à l’apéritif. Qui, étant donné la quantité de crostini, croustilles, olives et tout le reste, me servira de souper. Malheureusement, elle apprend pendant nos libations que l’état de son frère, à Rome, s’est détérioré. Elle conserve son sourire et poursuit ses commentaires et ses conseils généreux jusqu’au lieu où nos chemins se séparent. Elle va vers sa voiture et moi à son bel appartement.
Avant d’y arriver, j’ai le temps de voir le coucher de soleil illuminer la façade blonde du palazzo del governo et de l’église Santa Croce. Il fait encore très chaud, mais je suis ravie d’avoir goûté mon Saint-Ailleurs jusque dans ses fonds de cours.









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