Et puis, samedi, il y a eu Trani. J’ai renoué avec les
villes en i et je ne peux que m’en réjouir.
Pendant les trois longues heures du train régional, qui
offre sa collection de pagliare, de masserie et d’oliviers, je lis un livre
un peu autobiographique de Chiara Gamberale intitulé Dieci Minuti ou Dix minutes. L’auteure vit difficilement sa séparation.
Sa thérapeute lui suggère de faire chaque jour pendant un mois une activité
inhabituelle pendant 10 minutes. Ça me semble un plan intéressant pour mettre
du piquant dans la vie. Dix minutes par jour, en plus, ce n’est pas beaucoup.
Et ça ne doit pas nécessairement être un exploit. La Chiara du livre apprend
tout juste à tenir un violon et à
cuisiner un tiramisu; elle marche de
reculons en plein centre de Rome, écoute un genre musical qui ne lui a jamais
plu sans qu’elle le connaisse vraiment, etc.
De dix minutes en dix minutes, j’en suis à la moitié du
livre quand le train arrive à Trani. Dix minutes sur le corso Cavour et me
voici dans le petit jardin public entre ville et mer. Une mer démontée qui me
jette ses embruns plein les lunettes. Je suis ravie du zeste de pessimisme qui
m’a fait emporter imperméable et parapluie malgré le bulletin météo positif.
Pourquoi les deux? Je ne sais pas quel type d’imperméable vous avez, mais avec ceux
que j’ai eus jusqu’ici, de bonne marque pourtant, dès que je dois me couvrir la
tête, toutes les villes ressemblent à un intérieur de capuchon. J’en ai d’ailleurs
vu un, dans un magasin, dont le capuchon était doté de fenêtres latérales! Vrai
comme chuis là! J’ai toutefois oublié la marque.

Bref, je marche jusqu’à la mer et en tournant sur la gauche,
je vois le port, les fortins, les phares, puis la cathédrale. La splendeur de
Trani. De loin, déjà, c’est spectaculaire, mais le plaisir croît avec l’approche.
Tellement que je le fais durer en m’éloignant à nouveau sur le quai pour voir et
entendre les vagues éclater en bouquets d’écume devant le clocher. Étrange
clocher-porche pour faciliter la circulation parce qu’à la construction, au XIIe
siècle, il semble que la zone ait été beaucoup plus densément peuplée. L’architecture
était audacieuse et dans les années 1950, on a démonté le clocher pierre par
pierre pour le remonter ensuite, une fois consolidé. Aujourd’hui, tout n’est
que perspectives et vues et on ne s’en plaint pas! Après des dizaines de photos
d’un peu plus près, puis d’un peu plus près et un peu encore, d’un détail et d’un
angle, on ne quitte l’endroit que parce qu’on sait qu’on peut y repasser avant
de partir. Avec un peu de chance, sous un ciel plus également bleu.
L’intérieur est presque aussi fantastique. On a accès
(gratuitement, c’est digne de mention), à trois étages d’histoire. Sous l’étage
principal, il y a la crypte de Saint-Nicolas et la crypte de Santa Maria, plus vieilles
de quelques siècles (nous sommes rendus aux années 300 ou 400), avec leurs
solides colonnes soigneusement alignées et quelques fresques puis, sous le
niveau de la mer, un sanctuaire plus ancien, dédié à San Leucio (avec accent
tonique sur le e), où on devine tout au plus quelques couleurs sur les murs et
une ferveur ancienne, emplie de peur, dans un endroit pas prévu du tout pour
les claustrophobes.
Après quelques minutes de contemplation sur fond sonore
marin, je m’achemine vers le centre ancien.

Trani suit le modèle apulien : ruelles tortueuses,
arches, palais anciens reconvertis, courettes et un million d’églises, plus
souvent romanes que baroques cette fois. Et même une ancienne synagogue
convertie en église catholique puis reconvertie à un double culte comme le
montre le clocher.
Vers la fin de ma promenade, je vois une autre église,
jolie, vieille et plutôt massive, qui partage son coin de ville avec la bibliothèque
communale. Je m’assois patiemment pour lire en attendant que se termine l’office :
un enterrement. Arrive un couple d’Allemands que je me souviens d’avoir vu dans
une autre église, à Nardò je crois, et qui m’avait surprise par son étrange
manège. Mon allemand est plus que rouillé, mais j’avais compris à leurs
simagrées que Monsieur donnait des indications à Madame pour que celle-ci le
photographie alors qu’il s’agenouillait faisant semblant de prier, puis pendant
qu’il se trempait la main dans le bénitier sans savoir que faire ensuite,
puisqu’il se tamponnait légèrement le front avant de s’essuyer sur son polo.

Cette fois, le couple finit par admettre qu’il serait
inconvenant d’entrer pendant l’office, mais n’a pas compris qu’il s’agissait de
funérailles et que le livre posé sur une petite table, dehors, couverte d’une
pièce de tissu bourgogne orné d’une grande croix dorée, n’est pas le truc qu’on
trouve à la sortie des musées ou des hôtels, mais le livre des condoléances. Et
Monsieur demande à Madame de le photographier pendant qu’il écrit son
commentaire. Quand enfin mes deux Béotiens partent, je m’approche
tranquillement, profitant de ce que les funérailles ne sont toujours pas finies
et qu’il n’y a personne d’autre que moi. Je ne comprends pas tout, tant s’en
faut, mais je vois qu’à la suite des messages en italien, qui parlent de
condoléances, de courage, de tristesse et de ce bon Giorgio, notre homme y est
allé de wunderschön Architektur (magnifique
architecture), de nur in Apulia (seulement
dans les Pouilles) et autres wunderbar avec
force points d’exclamation. J’essaie d’imaginer ce qu’en pensera et ce qu’en
fera la famille éplorée de Giorgio… J’ai une telle envie de rire que j’ai
moi-même l’air totalement déplacée et je m’en vais vitement à la prochaine
église, une petite chose plus vieille encore et pas mal plus cabossée.
Entre-temps, j’aurai dîné sur le port d’un antipasto de
saumon et d’une bonne dorade grillée, et j’aurai aidé un couple de jeunes
Américains et un autre de Français plus mûrs à s’assurer d’obtenir ce qu’ils
voulaient manger. Ça me fait penser à un épisode de Surprise sur prise avec
Edgar Fruitier et Gaétan Labrèche. Les deux sont au restaurant et Fruitier
plaisante en chinois avec le serveur. Puis intervient un Russe, une
sourde-muette, un couple de Peuls... Et toujours, notre Edgar répond et plaisante,
jusqu’à ce qu’un Cadjun le fasse trébucher. C’est ici : https://www.youtube.com/watch?v=ifJBDTam8G8.
Juste avant de refaire à peu près toutes mes photos de la
cathédrale parce que le ciel est devenu franchement bleu, j’entre dans une
boutique d’articles de cuisine. Ça m’attire presque autant que les librairies.
Mais – Helen! Alerte à la petite menthe! – Le vendeur… Ou la la. Il s’excuse à
l’avance de ne pas bien connaître les produits; il remplace sa femme (ah.) au
pied levé, etc. Un air intimidé qui ne cadre pas du tout avec les lunettes de
formes très classiques, mais aux montures pleines de couleurs. Comme la
cafetière que j’achète presque juste pour passer plus de temps – dix minutes –
à me rincer l’œil.
Après encore quelques minutes de contemplation de la cathédrale,
toujours sur fond marin, si j’ose dire, je repars vers un train… annulé. Ah non
mais flûte! Et on se souvient – « Nous sommes en Italie, Madame… » –
il n’y a pas de billetterie dans toutes les gares. C’est donc dans une sorte d’agence
qu’on me conseille de prendre un train pour Bari, où il y a une vraie gare avec
service passagers, en espérant qu’on pourra me trouver une solution. – Heu…
vous ne pouvez pas appeler? – Non, nous on rend service aux gens (ah.), mais
les problèmes de la Trenitalia, on n’y peut rien. Et dire que j’avais payé le
prix d’un Intercity pour arriver chez moi avant 22 h, sans changer de train! Dans
le train, je vérifie les horaires : je devrai forcément attendre 45
minutes à Bari. Je m’imagine déjà essayant de convaincre le service à la
clientèle que, compte tenu du désagrément, on devrait me permettre de prendre
le rapide (plus cher). Je n’ai même pas d’effort à faire. En fait, personne ne
semble comprendre pourquoi l’Intercity a été annulé et pourquoi la compagnie
impute l’annulation à des travaux sur la ligne Rimini-Bologne, soit un circuit
perpendiculaire à celui dont j’ai besoin et beaucoup plus au nord, qui plus
est! Sans compter que puisque j’ai acheté le billet hier, on devait bien savoir
qu’il y avait des travaux! Heureusement, après force conciliabules à voix
basse, dans lesquels je repère des « Freccia » (c’est le train
rapide) des « rimborsa »,
des « où il est, ce train? », on me propose de prendre la
Frecciargenta et malgré les 45 minutes d’attente, j’arriverai à bon port 15
minutes avant l’heure prévue! J’aurai tout de même le temps de terminer les Dieci Minuti.
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