Ça devait arriver!

J'ai fait mon entrée dans la blogosphère pour ces jours où, malgré l'absence d'interlocuteur, je voudrais exprimer surprises, découvertes, plaisirs ou dégoûts. Si d'aventure la curiosité ou le manque d'interlocuteur vous amène ici à votre tour, soyez les bienvenus!

mardi 19 avril 2016

Lecce Underground


C’est dimanche. J’ai le lever un peu lent. Je mets l’eau et le café dans la (trop) petite cafetière. Oh et puis il fait trop beau, je sors acheter un journal et je reviendrai déjeuner au jardin.
Après un samedi pareil, pouvait-on faire mieux?
Lecce, je l’ai dit, est petite. Les musées sont ouverts le dimanche matin seulement. Entre palais, couvent et librairie, il y a ce restaurant où j’ai goûté au souper-concert la semaine dernière (ciel, je peux déjà dire « la semaine dernière »!). All’ombra del barocco qu’il s’appelle. Je profite du chioschetto derrière moi pour m’acheter un Monde et je cède à l’attrait de la terrasse. Un cornetto vuoto et deux caffè latte plus tard, me voici à la porte d’une agence de tourisme.
- Vous avez des visites thématiques? Sur les palais, par exemple…
- Dans une demi-heure, nous avons la Lecce Underground : ancienne synagogue, amphithéâtre et théâtre romains, Musée archéologique. La visite dure deux heures.
Considérant que le théâtre et l’amphithéâtre ont émergé depuis près d’un siècle, je ne serai pas privée longtemps de soleil. Count me in!
À l’heure dite, le guide se présente et l’employée cherche désespérément le couple manquant. C’est que deux minutes avant, un autre groupe est parti et le couple a suivi, sûr de se ramasser bientôt en sous-sol. La visite commence donc par de bons gros rires.
Sur le chemin des mikvaot (pluriel de mikveh, comme chacun sait), prononcés avec ce qui semble un hébreu très convaincant de la part de Luigi, le guide, je demande à ce dernier les dimensions approximatives du quartier juif, au Moyen-Âge. Je ne le saurai jamais. Il commence par la superficie de la ville et la date des différentes murailles et poursuit en répondant à une question de Piergiorgio, l’une des deux brebis égarées. Pas à me plaindre, c’est très intéressant. Comme je suis un peu têtue, une fois rendue dans la citerne, j’essaie une voie détournée. La population juive se chiffrait à combien, à peu près? Réponse : une centaine de familles.

Il fait un peu chaud entre mikvaot et rez-de-chaussée, mais Luigi fait circuler l'air en gesticulant comme un forcené pour bien placer chaque époque sur la ligne du temps, subir l'invasion des Turcs, reconstituer la bataille de Lepanto et nous situer sur le territoire apulien.
Ah et comme les propriétaires ont laissé le portail ouvert, dit-il, je vais vous montrer un vestige d’une église du XIIIe siècle, si ça vous intéresse. Ben quin. Ce n'est pas du tout underground mais puisqu'on y est!
La prochaine étape devrait être l’amphithéâtre romain. Comme tout le reste, c’est à deux pas, mais Luigi nous entraîne vers une balustrade au profil en petto d’oca (poitrine d’oie), qu'il faut suivre d'un dialogue que se livrent Renaissance et Baroque au-dessus une rue étroite.
Et voilà l’amphithéâtre, dont seuls 2/5 de ce qui reste (ne vous en faites pas, moi aussi, je suis encore en plein calculs) sont visibles. C’est Mussolini qui a voulu l’excavation en 1937, pour appuyer ses rêves d’empire sur des sources un brin antérieures. Mais on pouvait difficilement abattre l’église du XVIIe siècle, de sorte que la partie encore souterraine, nous ne la verrons pas. Amusant quand on pense que la visite s’appelle Lecce Underground. Quand il était enfant, Luigi a accompagné sa comptable de mère dans le sous-sol de la banque de voisine et il a vu une autre portion de l'amphithéâtre. C'est pour ça qu'il est devenu guide quelque 20 ans plus tard.

Mais le voilà qui souligne la forme hélicoïdale de l'amphithéâtre. Pardon, dit Piergiorgio, c'est plutôt elliptique; hélicoïdale, ça suppose une variation de hauteur. Rossella nous prie d’excuser l’obsession de son mari pour la précision. Au contraire, s’exclame Luigi; je ne veux pas débiter de faussetés. Vous pensez bien, dis-je; je suis traductrice et donc tout à fait pour la précision des termes. Faites que ça ne dure pas que deux heures : j'adore ces gens.
Je demande le nom d’un arbre et j’ai droit à l’appellation latine, à l’histoire des armoiries de la ville et à l’importance dudit arbre dans l’économie messapienne. Il sait tout, Luigi, et Rossella et Piergiorgio ont une mémoire d'éléphants.
Je vous passe le théâtre et nous voici au Musée archéologique.
Voilà deux fois que j’ai des problèmes de toilette avant de partir en voyage. Pour les Faggiano, qui exploitent le Musée archéologique, les problèmes de toilette ont entraîné la déconstruction quasi-totale de la maison. Ils voulaient ouvrir une trattoria au rez-de-chaussée, ce qui impliquait l’installation d’une toilette. Les murs avaient déjà été dressés et peints, mais l’eau d’égout remontait sans cesse. Hmm… Tuyau brisé, sûrement. Après des années de creusage, la maison, qui comptait trois étages en compte maintenant six, dont trois sous le sol. Les murs tout nouveaux ont été abattus et tous les revêtements enlevés. Comme il arrive souvent en terre italienne, le sous-sol recelait une partie de l’histoire du pays. Des voisins qui les voyaient charrier de la terre dans le coffre de leur voiture ont alerté les autorités. Fini le projet de trattoria, mais aucune aide financière pour poursuivre les travaux, d’ailleurs sous la surveillance d’un spécialiste du patrimoine, qui emportait à mesure tous les vestiges. Aux Faggiano, il n’est resté que des tessons jugés sans importance et le droit d’exploiter le musée. Trois euros l’entrée, mais comme le New York Times leur a consacré un article l’an dernier, on se bouscule au portillon, d’autant que c’est à peu près le seul musée non religieux de la ville. Si l’on ne tient pas compte d’une partie du sous-sol d’un couvent de franciscain et d’une minuscule chapelle de Templiers. Tout en bas de l’un des escaliers hélicoïdaux, oui, cette fois on a l’imprimatur de Piergiorgio, on arrive chez les Messapiens, qui vivaient quelque neuf siècles avant Jésus-Christ. Il y a des citernes, des mesures à grain creusées dans la roche, des fresques médiévales, une mosaïque byzantine, un séchoir à cadavres, des voûtes superbes doublées de cylindres d’argile creux pour alléger l’appareil et j’en passe. Évidemment, ce n’est pas à moi que ce serait arrivé, un truc pareil.

Avec tout ça, il est maintenant 15 h. Voilà donc quatre heures que nous visitons! Luigi nous suggère un café dans la cour de la cathédrale. Il s’appelle Syrbar, le nom de Lecce à l’époque illyrienne nous dit-il pour nous le rendre encore plus sympathique (le guide et le café). Nous y mangeons tous ensemble des tartines au saumon fumé, d’autres au pesto de brocoli-rave (http://tinyurl.com/hh6hxhj) et des pâtes à la ricotta, le tout accompagné d’un autre rosé qui se classe pas mal près du top. En plus, le proprio qui me l’a fait choisir entre trois me dit que la couleur s’appelle foglia di cipolla (feuille d’oignon). Vous m'auriez demandé samedi à quoi ressemblait une feuille d'oignon et je n'aurais pas su vous le dire. Maintenant, je sais que sur ou malgré l'échelle Gardner certifiée ISO 4630-2 Mars 2005, c'est l'exact équivalent de la couleur du plaisir.

Couronnement : Rossella entre discrètement payer le repas de tous.
Échange d’adresses courriel et de bons vœux (c’est l’anniversaire de Rossella). Mes amis sardes m’invitent à leur écrire quand je retournerai en Sardaigne. Avec eux, pas de crainte, je pourrais enfin visiter l’arrière-pays. Par contre, nous ne sommes pas près de les voir : Rossella a accepté le voyage de Cagliari à Brindisi pratiquement sous la torture parce qu’elle a peur de l’avion.
Pas mal pour une visite underground de deux heures. Je rentre chez moi à 17 h. Et le café est déjà prêt pour demain matin!

PS : Photos un peu plus tard. Je n’apporte jamais mon appareil photo quand je sors acheter le journal.
PPS : Le correcteur orthographique me propose de remplacer barocco par barolo. Pourquoi remplacer? Ici, je peux avoir les deux à pas cher.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire