
Aujourd’hui,
c’est la Sant Jordi. La Saint-Georges. Vous savez, celui qui a vaincu le dragon
et qui est donc toujours représenté terrassant la bête, comme saint
Jean-Baptiste et son agneau (qu’il ne terrasse pas, quand même), saint Jérôme
et son lion, saint Roch et son chien, bref tout le bestiaire biblique? Sant
Jordi est le patron de la Catalogne. Sa fête coïncide avec la Journée
internationale du livre. Ici, une coutume somme toute assez récente veut que
les hommes offrent une rose aux dames et que les dames offrent un livre aux
messieurs. Un poil sexiste, diront certaines, mais c’est d’une autre époque. D’autres
y voient, disait El Periódico, que je
lis presque tous les jours dans sa version catalane, une fête commerciale pour inciter
les gens à dépenser. En tout cas, c’est fête et on peut passer de portes
ouvertes à portes ouvertes. C’est d’ailleurs ce que j’ai fait moi-même.
À commencer par ma propre porte, que j’ai ouverte dès les
travaux urgents expédiés. Je ne connais aucun homme en Catalogne, sauf le proprio,
mais je trouvais intimidant de lui offrir un livre… Il aurait sans doute
préféré un lave-linge! J’ai tout de même acheté un livre en catalan, pour
enfants, qui parlait de dragon. J’avais l’intention de frapper à la porte d’une
école pour l’offrir à la bibliothèque, mais en fouillant Internet, je me suis
rendu compte que je vis dans un quartier dont les écoles ont des bibliothèques
assez fournies pour s’en vanter sur leur site. Je suis tout de même sortie avec
mon livre sous le bras et je n’avais pas traversé deux rues que je suis tombée
sur un groupe scolaire. La jeune femme qui fermait le cortège m’a laissée
poliment raconter mon boniment en catañol avant de me dire, en anglais, qu’elle
était étudiante et que si je voulais vendre quelque chose, je devais m’adresser
à l’enseignante. Je lui ai jeté un regard noir et j’ai remonté la colonne.
« Bon dia! [Et en catañol] : Je connais la
coutume de la Sant Jordi, mais je ne connais aucun homme à Barcelone. Alors j’ai
acheté un livre pour enfants, en catalan, doublement symbolique parce qu’il
parle de dragon, et je l’offre aux enfants de votre classe. » – À moi?!? – Oui,
à votre classe et s’ils sont trop vieux, à une classe plus jeune de votre école…
– Merci!! », a-t-elle dit en portant la main à son cœur puis en se
penchant pour m’embrasser. Et la blondinette qui se trouvait à ses côtés, qui
maîtrise apparemment le catañol, m’a remerciée en ajoutant qu’elle m’aurait
bien acheté une rose mais, a-t-elle expliqué en montrant son porte-monnaie, « je
n’ai plus d’argent ». Elle m’a émue, la gamine! Si c’était pas une rose,
ça! Je l’ai remerciée de sa très gentille pensée. D’autres élèves à portée de
voix m’ont remerciée sans incitation de l’enseignante. Je suis partie vers le
centre-ville avec des ailes.
Premier arrêt : la Biblioteca de Catalunya,
logée dans le vieil hôpital médiéval de la Sainte-Croix. Je m’y étais arrêtée
un soir. Aux abords de l’ancien cloître où poussent des orangers, il y a un
petit café. Malheureusement, le jardin est peuplé de sans-abris et autres gens
bizarres. Aujourd’hui, toutefois, il était tout festif, tout propre, tout
hérissé de stands de vendeurs de roses et… d’indépendantistes catalans!
Dans la bibliothèque, quelques vestiges de
fresques du XVe siècle, la plus grande collection au monde d’éditions
diverses de Don Quichotte, le rouleau du premier enregistrement sonore en
catalan (pour phonographe) et mon ancêtre, Rafael d’Amat i de Cortada, baron de
Maldà, neveu du vice-roi de l’époque (fin XVIIIe début XIXe
siècle), en ce qu’il tint un journal en 60 volumes, de 1769 à 1816, de ses
excursions en Catalogne et des fêtes de son époque.

Je visite ensuite quelques églises peu
intéressantes, où je vois au passage la garde-robe des pénitents de l’autre
jour, puis l’Ajuntament (hôtel de
ville) et le Palau de la Generalitat, c’est-à-dire le bâtiment qui abrite le
parlement de la « généralité », nom donné à la communauté autonome de
Catalogne. Ce sont des bâtiments d’origine médiévale, très retravaillés après
chacun des bombardements que la ville a subis. On y voit du gothique, du roman,
du néo-gothique, du baroque, du modernista
et du moderne, des œuvres d’art sculptées, tissées ou peintes, marqueterie,
vitraux, bas-reliefs, bronzes, marbres, etc. Et surtout, pleins de
Saint-Georges avec petit ou grand dragon, au plafond, sur les murs, au-devant
des autels, au sol…
En sortant, je suis allée me promener dans l’ancien
quartier juif, le call (mot qui
signifie « rues étroites »). L’ancienne synagogue subsiste, dans
un sous-sol. J’y reviendrai peut-être. Hélas, il était temps de rentrer, malgré
le soleil et la chaleur, voir si les clients s’étaient manifestés.
Aujourd'hui, c’est moi qui ai reçu la plus belle rose de
Barcelone.
Ève, je te lance des fleurs pour m'avoir transportée près de toi lors de ta rencontre avec la classe de jeunes lecteurs... J'espère que certains d'entre eux viendront en échange plus tard au Québec. Des élèves exemplaires! J'en veux! J'en veux!
RépondreSupprimerNatcho