Semaine sainte. Je me souviens de ces années où j’allais me
confesser de peccadilles inventées pour rendre la chose intéressante et me
donner de la matière pour une visite subséquente (« Mon père, je m’accuse
d’avoir menti [sous-entendu : à ma dernière confession]. »)
Cette année, je voulais aller à Verges, petite ville du
nord-est de la Catalogne, où l’on maintient, à l’intérieur des vieux murs, une
coutume médiévale appelée danza de la
muerte. L’office du tourisme de la ville m’a aiguillée vers les bonnes
adresses, mais il m’aurait fallu coordonner une combinaison de train, autobus,
taxi et hôtel, puisque la chose se déroule de 17 h à 24 h. Et comme toutes ces
démarches ont abouti sur le tard, il ne restait plus de place dans les auberges
de la ville et j’aurais été obligée de coucher dans une cr… pardon! Je me
trompe d’épisode. J’aurais été obligée, donc, de prendre un taxi en pleine nuit
pour aller au village le plus proche. Tant pis. À verser au catalogue des
occasions manquées, section « Peut-être récupérables ».
Barcelone avait tout de même quelques propositions pour
Vendredi Saint, en l’occurrence, deux processions de pénitents. J’ai choisi la
plus proche de chez moi : celle de la Pontificia y Real Hermandad y Cofradía de Nazarenos de Nuestro Padre
Jesús del Gran Poder y María Santísima de la Esperanza Macarena. Le temps de
lire le nom et j’étais rendue à l’église.
J’ignore à quelle
heure commençaient les préparatifs et je suppose que les confrères et consœurs
avaient entendu une messe avant de sortir sur le parvis de l’église Sant Agusti.
Mais à 16 h 30, j’étais sur place, d’ailleurs fort bien postée.
Murmure parmi les fidèles,
vers 17 h 15, quand les portes de l’église s’ouvrent et que la confraternité se
met en formation, avec pénitents et pénitentes, déchaussés ou non, coiffés ou
non de la capirote (qui fait très
très KKK), pénitentes vêtues de dentelle noire et chaussées d’escarpins à
talons d’environ quatre pouces (sans exagération), musiciens en costume de
ville, gamins et… une jeune trisomique. Je le mentionne parce qu’en la voyant,
je me suis demandé quelle valeur cette procession avait pour elle. A-t-elle quelque chose à se faire pardonner? Voulait-elle
participer en connaissance de cause?

Ceux qui ne sont pas
musiciens portent de grands cierges, des lanternes ou des étendards, une croix,
le livre du règlement. Certains traînent des cordes et d’autres, des chaînes. Les chars (pasos) sont transportés sur les épaules des
costaleros (http://es.wikipedia.org/wiki/Costalero).
Ils sont aidés dans leurs déplacements par un confrère qui leur parle à travers
une grille ménagée parmi les dorures (voir le type plié, sur la photo de gauche). Il y a deux pasos : l’un où figure un Christ grandeur nature portant une croix,
et l’autre dominé par une Vierge entourée de bouquets de fleurs odorantes, que
les spectateurs touchent dévotement avant de porter leurs doigts à leur nez
pour humer le parfum. Il y a une ferveur notable. De temps à autre, un
homme se prosterne devant le char de la Vierge et chante une sorte
d’incantation. Quand il commence, ceux qui connaissent la tradition font taire
les autres de « Shhh!! » féroces. Quand il termine, tout le monde
crie « Olé! ».

Une fois la confraternité
rendue une rue plus loin, moi j’ai rompu les rangs et me suis promenée, avant
de me rendre sur la place de la cathédrale, où je suis arrivée un peu avant le
chemin de croix extérieur. L’affaire est moins protocolaire. Les prêtres lisent
au micro et se succèdent pour porter la croix au fil des stations, suivis de
quelques fidèles. Autour de moi, ce sont les touristes les plus silencieux. Les
Espagnols placotent et s’interrompent pour jeter un « Amen »
automatique aux bons endroits. Puis arrive la Hermandad
y Cofradía de Nazarenos, etc. Nouvelles incantations, nouveaux olés. Je
constate avec satisfaction que les gamins et la jeune trisomique n’y sont plus.
Il est près de 21 h après tout! Le char de Marie est disposé
face à celui de Jésus qui porte sa croix, en souvenir de ce moment douloureux
où la mère a vu son fils supplicié explique-t-on au micro. Je vois le tout à travers une forêt de capirotes.
De la rue derrière la cathédrale nous
parvient tout à coup une autre musique. Ça y est, la Hermandad de la Nuestra Señora
de las Angustias vient nous rejoindre.
La place est un peu petite pour contenir tout ce monde, mais
je suis adossée à l’une des barrières métalliques disposées autour d’une
colonne acoustique pour la protéger. Je peux donc m’en servir comme de marchepied pour prendre
quelques photos. Arrive soudainement un homme âgé tenant sa compagne par le
coude. Il dit quelque chose en me regardant, qui finit par « excusez-nous,
c’est la fatigue ». Bien sûr, fais-je, en accompagnant mes mots d’un
sourire apitoyé et en me tassant pour que la dame puisse s’appuyer. Elle n’a que faire de « ma » barrière. Elle se plie en deux
et soulage son indigestion. Pour ne pas faire de même, je me mets la main sur
le visage, au bord du malaise à mon tour. Impossible de me pousser : il y
a trop de monde. Je tente de me trouver des idées distrayantes : Ah, si vous aviez fait maigre et jeûne, Señora... Puis une pénitente encapuchonnée nous arrive. Je crois pendant un instant que le soulagement des affligés fait partie de ses attributions. Erreur. Elle vise
elle aussi ma barrière pour s’appuyer et faire une petite pause. Avant que
ma généreuse voisine ait eu le temps de la prévenir, elle installe ses deux
pieds et sa soutane là où vous pensez. Plusieurs ont maintenant, comme moi, la
main sur le visage. Horreur, malaise ou… rires, car je vois bien des épaules
tressauter.
Fin de la cérémonie vers 23 h. Je n’ai pas
soupé et... ne souperai pas.
Comme toi je me suis souvent confessé sans avoir vraiment péché, en tous cas pas volontairement. Juste pour laver mon âme tachetée de points noirs comme celle affichée au tableau de la classe de Mère Jean-Marie.
RépondreSupprimerAh ah, excellent! merci pour ce billet, c'est comme si j'y étais.
RépondreSupprimerMyriam