Ça devait arriver!

J'ai fait mon entrée dans la blogosphère pour ces jours où, malgré l'absence d'interlocuteur, je voudrais exprimer surprises, découvertes, plaisirs ou dégoûts. Si d'aventure la curiosité ou le manque d'interlocuteur vous amène ici à votre tour, soyez les bienvenus!

lundi 4 juin 2012

Des hauts et des bas

Après Faenza, après Ravenne, j’ai trimballé ma grosse voiture dans les collines d’Émilie-Romagne. J’ai retrouvé un visage de l’Italie que j’aime particulièrement : celui des petites villes et villages perchés; celui des collines de toutes les couleurs de verdure, de sable et de roche. Un peu moins d’oliviers et de vignes qu’en Toscane, toutefois.

Griselda (ma voiture, étant donné sa couleur) est un peu grosse pour certaines de ces rues pierreuses et j’ai l’impression que j’ouvre les rideaux du salon des maisons entre lesquelles je l’insère de force.

Le problème de ces petites villes qui le prennent de haut, c’est que l’intramuros est souvent interdit à la circulation et qu’il faut se garer presque en bas. Et tirer une valise qui tressaute sur les pavés tout en se portant un bureau sur le dos, par 30 degrés humides, ça vous compose un physique de touriste chic pour le trois étoiles avec vue sur le bas (et parfois, sur sa voiture).

En arrivant à Verucchio, je me gare où on ne peut pas. J’ai repéré l’hôtel et ce sera l’affaire d’un instant. Le courtois préposé me conseille de remonter par la même rue, de faire le tour de la place et de tourner sur la droite juste après le panneau qui annonce Pitré. OK. Je me crois contrainte de redescendre du piton jusqu’au premier carrefour giratoire pour recommencer la gymnastique automobile parce que je ne le vois pas, le fichu panneau. Jusqu’au moment où je tombe pratiquement dedans. Ce n’est pas Pitré, qu’il a dit, le jeune homme, c’est P3…

Heureusement, il y a un ascenseur entre le stationnement et le nid d’aigle et je n’ai que quelques pas à faire entre l’air climatisé de la voiture et celui de l’Oste del Castello.

Le vrai château ou forteresse (était-il malatestien ou montéfeltrien… je devrai revoir mes brochures) a été un peu requinqué et, à part la vue, il ne m’intéresse pas beaucoup. Il y a en revanche un musée archéologique presque entièrement consacré à une civilisation qui semble n’avoir vécu qu’aux environs du piton. On en sait peu de chose, sauf que ce peuple incinérait ses morts humains mais enterrait ses morts chevalins complets. Les cendres des premiers étaient placées dans des urnes fermées d’une sorte de bol, auxquelles on ajoutait trois séries d’objets : des objets qu’on fabriquait exprès pour le rituel, d’autres qu’on fabriquait aussi pour représenter le défunt et d’autres encore dont le défunt s’était véritablement servi dans la vie. La décoration des urnes montre que les femmes étaient de grandes tisserandes. D’ailleurs, dans l’une des tombes, on a retrouvé une grande cape de laine presque intacte. Elle remonte au Ve siècle de notre ère! L’urne et les objets étaient entassés sous une sorte de table en  bois, sur le dessus de laquelle on plaçait un « trône », aussi en bois, dans le cas des morts importants. Certains signes ont d’ailleurs fait comprendre que les gens commandaient leur trône mortuaire à l’avance. Beaucoup en effet sont sculptés de bas-reliefs qui semblent illustrer la vie du personnage.

C’est l’heure de dîner et j’entre à La Rocca, fort judicieusement située. Il y a tellement peu de monde que même seule, j’ai droit à une table avec  vue. La salle n’est pas climatisée. Il fait toujours au moins 30 et je viens de me taper une ascension. « Vous avez quelque chose de léger? » « Ah oui! Le chef a préparé des raviolis à la casciotta (un fromage doux à pâte ferme) avec un beau petit filet d’huile d’olive de Brisighella. » C’était à tout le moins léger sur le portefeuille. Et bon.

Le lendemain, je laisse mes pénates en place et j’emmène seulement Griselda dans la campagne. La première étape est la très photogénique San Leo, elle aussi en hauteur et dotée d’une église et d’une cathédrale romanes, qui semblent se défier de part et d’autre d’une placette. L’office du tourisme loge dans un ancien palais médicéen, presque chaque boutique a son toit voûté et le tout est coiffé, bien sûr, d’une forteresse (malatestienne ou montéfeltrienne ou les deux… faudra que je révise mes brochures  ;-)  ). En tout cas, elle a été aussi prison pontificale (au sens que les pontifes y faisaient jeter leurs… corvi).

La cathédrale est touchante avec ses animaux style art naïf qui se devinent, malgré le peu d’éclairage, sur les chapiteaux ou les fûts des colonnes. Dans les deux églises, le chœur est surélevé de plusieurs marches par rapport à la nef.

Quant à la forteresse, elle est pleine de détours et pas tellement fléchée, ce qui fait que je n’ai peut-être pas tout vu, mais j’y ai passé un long moment. On y visite entre autres la cellule de Joseph Balsamo, aux nombreux pseudonymes, dont le plus célèbre fut celui de comte de Cagliostro, comme le savent les lecteurs de Dumas. Aventurier, il se disait mage et vécut de la crédulité de nombreux grands en vendant entre autres élixirs, le philtre de la jeunesse éternelle. Le grand inquisiteur prit ombrage de ses pratiques et le fit arrêter, aidé par la femme du bonhomme, qui portait le doux nom de Serafina Feliciani et qui céda à la terrible pression qu’on exerçait sur elle : on l’avait empêchée d’aller à la messe. La cellule n’est évidemment pas bien grande, mais surtout, elle n’a pas de porte. On y avait fait descendre le prisonnier par une trappe percée dans le plafond. Tout cela existe encore, de même que le regard qui permettait de surveiller le « comte ». Quand il mourut, deux hommes furent chargés de l’extirper de là pour aller l’enterrer. La sortie eut lieu en août et il semble que le temps ressemblait à celui de ce jour : chaud et humide. Au bas du piton de la forteresse, les deux porteurs déposèrent leur charge sur la margelle du puits (qui existe encore) pour aller boire un coup avant d’achever la besogne.

Inspirée, en bas du piton et passé le puits, je m’en vais au Bettolino, qui a quelques tables à l’ombre bienfaisante d’un porche. Au vin maison, j’ajoute un sformatino (« C’est quoi, au juste, un sformatino? » - « Ben… c’est un petit sformato. »). Le mot désigne plutôt la forme (sorte de muffin sans le bourrelet du dessus) que le contenu. Ce peut donc être un dessert, un légume ou je ne sais quoi d’autre. En l’occurrence, c’était un genre d’omelette aux champignons. J’ai commencé à sentir le parfum quand la chose était encore à une table de la mienne. Absolument délicieux. Le plat du jour était des raviolis au formaggio di fossa (le formage vieillissant dans les caves d’une forteresse voisine, celle de Talamello) couverts de porcini tout finement tranchés.

La chaleur, les longues marches et les ascensions ne sont pas de taille, c’est le cas de le dire, devant ces calorifiques délices.

La journée s'est terminée à Petrella Guidi, un village de poche qui ne réussit quand même pas à remplir toutes ses maisons.

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