Ça devait arriver!

J'ai fait mon entrée dans la blogosphère pour ces jours où, malgré l'absence d'interlocuteur, je voudrais exprimer surprises, découvertes, plaisirs ou dégoûts. Si d'aventure la curiosité ou le manque d'interlocuteur vous amène ici à votre tour, soyez les bienvenus!

mardi 22 mai 2012

Retour sur les campi

J'ai délaissé mon blogue et me suis privée du plaisir de savoir que vous me lisiez, le temps de me livrer à d'autres amitiés. En effet, j'ai partagé trois soupers découvertes avec Claude et Lucie, deux Québécois voyageurs, curieux et cultivés, amoureux et connaisseurs de bonne chère. Ils sont repartis au Québec par ce lundi pluvieux qu'a été notre hier vénitien.

Pour notre première rencontre, je leur avais donné rendez-vous sur le très beau (à mes yeux) campo San Zanipolo, tout près de leur appartement. Quand j'y suis arrivée, ils étaient attablés à l'un des deux cafés du lieu, en face de l'hôpital qui loge dans l'ancienne Scuola Grande di San Marco, à angle droit avec l'église dont j'ai déjà parlé.

Entre la table choisie par mes amis et la belle façade de l'hôpital, se dresse une très haute statue équestre du condottiere Bartolomeo Colleoni, signée Verrocchio. Colleoni (coglioni pour les petits plaisantins, c.-à-d. « couilles »...), né à Bergame, à quelque 45 km de Milan, se mit pourtant au service de Venise, contre Milan, à laquelle il fit la guerre sous la bannière de la Sérénissime. Au service des doges, il eut une carrière très efficace mais servile. Quand, à sa mort, il légua une partie de sa vaste fortune à la République de Venise, celle-ci réagit d'abord par un contrôle fiscal! Modeste de son vivant, il demanda par testament, en échange de ce legs substantiel, qu'on lui érige une statue, piazza San Marco. À Venise, pourtant, on n'aimait pas les ascensions personnelles et individuelles. Nul doge n'eut jamais de statue aussi distinctive. À défaut de la piazza San Marco, donc, on posta le condottiere tout au nord, devant la scuola San Marco... Pas à dire, on le prenait pour un couillon!

Pour mes amis, le vaste campo San Stefano, serait l'un des plus beaux de la ville. C'est aussi l'avis qu'on lit sur plusieurs sites Internet, mais c'est un avis que je ne partage pas. Trop vaste pour moi. Moi, j'aime mes campi intimes et juste assez fréquentés, par les Vénitiens et les autres (je ne fais exception que pour San Zanipolo).

San Stefano se trouve presque à coup sûr sur le chemin de grandes pérégrinations entre les pôles touristiques que sont San Marco ou le Rialto (rive opposée au marché), d'une part, et l'Accademia ou le Dorsoduro, d'autre part. Il faut dire à sa défense qu'il s'y trouve l'élégante et vaste église du même nom, dont le haut clocher fait partie de tous ceux qui penchent, ici. (Commentaire de la guide du musée de l'Arsenal : « Nous, à Venise, les clochers qui penchent, on n'en fait pas tout un plat; on ne sait plus les compter tous. ») En 1585, la foudre frappa le campanile et les cloches fondirent sur place! Coup de foudre mais coup de chance : Elisabeth Ire ayant fait mettre à bas les cloches des églises catholiques d'Angleterre, Venise put en acquérir quelques-unes pour regarnir le campanile de San Stefano. L'église est dotée par ailleurs d'un superbe plafond caréné et d'une décoration murale d'inspiration mauresque. Un petit rio passe sous le choeur, et les amateurs de gondoles pourront parcourir s'ils savent négocier (n'ai même pas essayé...) et prévoir leur balade à marée basse.

Autour du campo, quelques beaux palazzi reconvertis (dont celui où je suis allée entendre Il Barbiere), prélude à la bousculade des nobles habitations, puisque nous sommes à quelques pas du Canal Grande où il était important de se faire voir. S'y trouve aussi le palazzo Morosini, du nom d'une famille qui donna au moins un doge à la Sérénissime, dont un a sa sépulture dans l'église. D'ailleurs, le campo est indiqué comme campo Morosini sur ma carte (la deuxième depuis mon arrivée, la première ayant été rendue illisible par des manipulations intenses).

Comme San Zanipolo, le campo San Stefano a sa statue, un peu plus sobre, tout de même, sans doute parce que la littérature payait (et paie?) moins que les armes. Il s'agit en l'occurrence de Nicolò Tommaseo. Les vicissitudes de l'idéologie lui firent poser ses pénates à bien des endroits, dont Paris, puis Venise. Il était né à Sebenico, alors en Dalmatie, possession vénitienne, maintenant connue sous le nom de Srebenica, en Croatie. Le 30 décembre 1847, il prononça à l'Ataneo Veneto (où j'ai entendu cette conférence sur les femmes de Vérone), un discours par lequel il réclamait la liberté de presse. Résultat : on l'emprisonna. À la chute de la République de Venise, on l'exclut de l'amnistie et il se réfugia à Corfou. Admirateur de Dante, il écrivit de nombreux ouvrages, dont un roman psychologique, des essais d'ordre civique et politique, un ouvrage contre le pouvoir temporel du pape et un autre contre la peine de mort. L'Italie lui doit aussi un dictionnaire de synonymes et un dictionnaire de la langue italienne « en sept volumes » précise mon guide des campi.

Tommaseo a ceci de commun avec le pauvre Colleone de San Zanipolo que sa statue (ou son oeuvre?) lui a valu un surnom vulgaire. On l'appelle en effet el caga libri (celui qui ch... des livres). Je n'ai pas compris (ni osé demander; d'ailleurs, à qui?) si le surnom était dû à l'ample production livresque ou à l'étrange disposition des livres sur la statue, en bas, derrière, sous un retroussis de redingote...






Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire