Vendredi soir, retour à la salle de cinéma du Palazzo Mocenigo (je ne fréquente que les palais). Cette fois, c'est un court documentaire d'une heure à peine sur un lien tissé naguère entre l'Italie et Cuba, entre le Piémont et un quartier ouvrier de La Havane appelé Pogolotti.
Enrica Viola, réalisatrice, est sur place pour décrire son travail, ce qu'elle fait avec grande modestie et bien peu de mots, mais sur ce plan, la présentatrice compense et n'en finit plus de féliciter Mme Viola, qui ne trouve plus de façons de dire merci. Malgré toutes les incitations, on ne saura jamais bien pourquoi elle a choisi de mettre cette histoire en film : elle dit que l'histoire lui est venue, tout simplement.
À la fin du XIXe siècle, Dino Pogolotti quitte son village du Piémont pour aller chercher fortune aux États-Unis, où il est successivement homme à tout faire, serveur, traducteur puis enseignant. Il épouse une riche héritière et part avec elle à Cuba, au grand dam de la famille. Il devient promoteur immobilier à La Havane, investit l'argent de Madame dans l'achat d'immenses terrains et présente aux autorités cubaines un projet de logement social inspiré des modèles européens. Le quartier est inauguré en 1912, et ses 950 petites maisons, toutes de plan identique, sont attribuées au sort aux ouvriers. Aujourd'hui, il reste environ le dixième du quartier original.
Pendant deux ans, la directrice et quelques collègues ont préparé le tournage à La Havane. Le quartier est « difficile », nous dit-on, et les étrangers ne s'y sentent pas particulièrement à l'aise, mais leur travail a été manifestement payé de retour.
Le film, intitulé Mi querido Pogolotti (cher Pogolotti) commence avec Graziela, fille de Dino Pogolotti, critique d'art et essayiste, toujours vivante en 2012, qui parle entre autres de son frère Marcelo, artiste de la première génération de peintres cubains, courant Art Nouveau, dont la carrière connaîtra une fin abrupte quand il perdra la vue. Suit la présentation de quelques résidents du quartier, dont quatre joueurs de dominos, une femme qui pratique la santeria (religion syncrétique ancienne venue d'Afrique), et le percussionniste Oscar Valdez (gagnant d'un Grammy). Tandis que les joueurs de dominos s'affairent à leurs parties interminables, répondent aux questions et se racontent avec humour, la prêtresse fait le tour de ses amies pour les inviter à la fête du centenaire du quartier. Tous sont fiers de leur barrio. Périodiquement, la caméra revient sur Graziela, qui tape sur sa machine à écrire... en braille. Comme son frère, elle est maintenant aveugle.
Puisque le programme ne décrivait pas le film, je ne savais pas du tout à quoi m'attendre, mais je n'ai certainement pas regretté mes deux heures dans cette autre salle surchauffée. Nous en sommes tous sortis avec le sourire.
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