On me parle de collines, de montagnes, de reliefs, de couleurs, mais quand j’y vais, je ne vois rien que des nuages et du brouillard. Pour ce qui est du Douro, quand j’ai voulu fréquenter la région des vignobles en 2010, elle s’y est refusée pour cause de chantiers routiers. Cette année, j’y arrive en pleine période de fortes pluies.
Je suis à peine sortie 20 minutes à la recherche de la boucherie ou du supermarché du coin, puisque l’hôtel où je suis se vante d’une « cuisine à disposition » et je suis revenue trempée. Mais merci au boucher et à la supermarchande de n’avoir pas été derrière leur comptoir à l’heure dite : on ne peut rien cuisiner dans la très grande cuisine! Il y a une belle feuille A4 sur le plan de cuisson et une autre sur la poignée du fourneau qui disent : Não cozinhar.
- C’est brisé?
- Non, mais les gens faisaient cuire toutes sortes de choses et ça sent mauvais dans tout l’établissement, me répond l’hôte en français.
- Mais vous savez que votre annonce sur Booking dit encore qu’on peut se cuisiner nos repas?
- Oui, mais, il n’y a pas tellement de monde qui veut cuisiner.
Eh ben ces « pas tellement de monde » vont bientôt être au courant, parole de moi. Parce que le prix de la chambre, assez élevé, comprend évidemment la « cuisine à disposition ». Ah, et le petit-dej, à condition de se contenter d’un café filtre, puisque j’ai vu ensuite au passage que le Nespresso se paie 60 centimes. Or, à l’hôtel vieillot et tout sombre de Miranda do Douro que je viens de quitter ce matin, le proprio semblait fin prêt à nous gaver de cafés au lait.
- Il est tout fier de sa nouvelle machine, m’a dit Madame en français, l’air tendre et amusé.
Et lui de hausser les épaules en souriant.
- C’est bon, le matin, du bon café au lait!
- Tu n’en bois même pas!
Le français de Madame est un peu plus titubant que celui de Monsieur, et c’est peut-être ce qui explique l’absence du futur dans ses conjugaisons? Hier, en effet, après mon deuxième café au lait, tandis que Monsieur se mettait à l’ordinateur, Madame est restée quelques instants pour un brin de conversation.
- Vous allez sur le bateau?
[Petite balade dans les gorges du Douro.]
- Oui, c’…
- Cest à 11 heures! Ne vous trompez pas avec l’heure d’Espagne!
- Pourquoi elle se tromperait avec l’heure d’Espagne, s’exclame Monsieur en portugais depuis la pièce d’à côté : elle vient du Canada!
Il est vrai que dans le pays voisin, juste de l’autre côté du pont, il est une heure plus tard.
Madame hausse les épaules et me dit :
- C’est bien : il ne fait pas froid et il ne pleut pas!
Or je dois prendre mon parapluie pour descendre vers la voiture, garée à un demi-kilomètre de l’hôtel, et j’y arrive la frange entortillée et réfrigérée par le vent.
Pourtant, à l’embarcadère, il ne pleut plus, et si je dois ajouter mon imperméable à mon gros coton ouaté sur le fleuve (enfin, sur moi, mais…), nous aurons droit à un peu de soleil et j’aurai franchement un peu chaud sur la terre ferme au retour.
L’excursion en bateau hybride est proposée par un organisme de recherche qui se consacre au fleuve et qui est financé uniquement par les dons et le prix que l’on paie pour les billets. Les commentaires sont en portugais et en espagnol, et la version portugaise ne sera que pour moi, puisque tous les autres passagers sont hispanophones!
J’ai deux voisines de banquette, dont la plus proche a l’air d’une rigolote. Tout le monde parle et s’interpelle en montant à bord, mais je remarque tout à coup une A4 qui demande le silence, avec dessin d’un index sur une paire de lèvres. Je signale l’avertissement à ma voisine immédiate, dont les intonations et le timbre de voix me font penser à Julia Child.
- Ah ne t’en fais pas, c’est pour nous. Nous, Espagnols, on a tendance à parler fort et beaucoup.
Elle ne parle pas ou ne veut pas parler portugais, alors, pour rire, je mets des n un peu partout, je déchuinte mes s, je vais me chercher des g et des j au fond de la gorge, je fais une espèce de yjo en me tapant sur la poitrine quand je veux parler de moi et j’allonge mes nós en nosotros quand je prétends parler pour mon pays entier. Ça paraît relativement efficace.
De toute façon, ça ne servira à peu près qu’au retour, puisque la « croisière », de 75 minutes environ, doit se dérouler dans le silence, à l’exception des commentaires de la guide. Ici, on prend la nature très au sérieux. Le paysage est assez aride à part des lichens (signe d’un air peu pollué, dit la guide), et si on n’a pas de chance avec les loutres, on voit planer et parfois se poser des aigles royaux sur le haut des falaises en plus de croiser quelques cormorans.
Je n’avais pas vu qu’au terme de l’aventure scientifique, il y avait dégustation de porto, en versions blanche et rouge. Bar ouvert pendant une demi-heure, que mes copines espagnoles mettent à profit pour me dire que je parle franchement bien espagnol. Ça cogne dur, le p’tit boire : je n’ai jamais parlé espagnol de ma vie, et la Pentecôte est passée…
Malgré leur émerveillement, elles vont quérir, appelons-la Teresa, qui parle anglais et pourra m’aider à faire mes emplettes dans l’inévitable boutique. Je n’ai jamais dit que j’étais anglophone, mais après tout, comme je viens du Canada, ça va de soi. Je n’ai pas dit non plus que je me débrouillais somme toute pas mal en portugais… Voici donc Teresa qui me suit partout dans la boutique, et dès que je tourne un bocal ou soulève une bouteille, elle me demande ce que je veux savoir et je le lui dis, en anglais ou dans mon espagnol clownesque, et soit elle me répond soit elle se précipite à la caisse pour relayer ma question à la jeune préposée qui se trouve être aussi guide et scientifique.
Retenez au passage que vous n’aurez pas du mélange miel-chocolat dans votre bas de Noël, parce que ça n’est vendu qu’en bocal d’environ 500 ml et c’est un peu gros pour ma valise.
Vous me trouvez cruelle? Pas pour le miel-chocolat, mais pour Teresa? Mais elle avait manifestement une telle envie de m’aider et de profiter de cette occasion de parler anglais!
Et après force Muchas gracias, merci et adios, nous sommes reparties vers nos projets respectifs, Teresa promettant de venir au Canada pour voir les Rocheuses, et moi de retourner en Espagne.


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