Ça devait arriver!

J'ai fait mon entrée dans la blogosphère pour ces jours où, malgré l'absence d'interlocuteur, je voudrais exprimer surprises, découvertes, plaisirs ou dégoûts. Si d'aventure la curiosité ou le manque d'interlocuteur vous amène ici à votre tour, soyez les bienvenus!

dimanche 17 décembre 2017

Mouton noir

Il n'y a pas de mouton noir dans ma crèche. L'espèce ovine est représentée en blanc et en gris.


Le titre échappe aussi -- et j'en suis fière -- à cet oublié du mobilier de Tante Henriette, cette petite chose à l'âme pleurante, appuyée sur la corbeille à papier de l'appartement vide.


L'énorme buffet a trouvé un nouveau logis à sa mesure; la petite table pour enfant et l'unique chaise restante égaient un bout de corridor ensoleillé; le support fabriqué par mon grand-père n'accueille plus son hachoir à tabac, mais un gros cruchon en grès chiné, venu d'une vieille entreprise de Saint-Roch; la vieille horloge Mission Style (années 1920) au balancier sclérosé monte la garde entre un « kit » de sept verres Renaud et un « kit » de un verre Vallières.
 
L'oublié, ce tout petit banc maison, a accroché mon regard d'un soupir crève-coeur à ma dernière visite au 1401 de la rue Raphaël. Irrésistible.


Je l'ai mis à bord de ma voiture, puis il a traîné dans le passage menant à la porte du sous-sol, jusqu'à ce que le temps des Fêtes me commande de le camoufler quelque part. Camoufler ou... mettre en valeur? Ma foi, à hauteur de plinthe, tordu qu'il était par des années d'humidité, il avait l'air d'une pagode calibre paysan. Vu la saison, de la pagode à la crèche, il n'y avait qu'un pas, vite franchi par une de ces soirées de tempête où le blanc uni du dehors vous invite à revisiter votre aménagement intérieur.


En retournant le malheureux pour en déloger peu chrétiennement les araignées, j'ai imaginé avec amusement le plan de construction, par l'un de mes oncles ou mon grand-père ou les deux :
- Et si on ajoutait une planche, comme ça, pour le stabiliser?
- Oui et une autre, là, pour le consolider...


Ça ne l'a pas empêché de devenir tout bancal avec le temps, mais regardez comme il a bonne mine, dans ma crèche hétéroclite :




Ma Sainte-Famille en laine bouillie s'y abrite du froid, devant un dromadaire et un petit mouton blanc en porcelaine d'une artisane québécoise, une matriochka désormais pâlie par le soleil rapportée de Russie par Tante Henriette, un baobab écologiquement déraciné d'Afrique par mes amis Élise et André, un cheval étrusque et des cruches siciliennes, un bonhomme de neige de boutique de décoration, un petit meunier un peu « fada » bien qu'il vienne du Portugal, une tortue qui n'est pas rendue beaucoup plus loin que le jour de la photo (mais il faut compter avec la fatigue : elle a commencé sa vie en pierre de lave, sur les pentes du Vésuve). Balthazar, manifestement parent avec le dromadaire et l'un des moutons, et Melchior, venu du Mexique dans les valises de Diane et de Jean, s'étonnent devant un produit maison qui, faute d'encens et de mirrhe, propose une boîte de Laura Secord. Une dame coiffée d'une capeline, que le voyage depuis le Portugal a bien affaiblie sera bientôt revigorée par le taralli (tarallo?) offert par la sérieuse et généreuse vendeuse en papier mâché arrivée de Lecce dans mon bagage de cabine.

Tout en haut, le village est à l'avenant : des tours de San Gimignano à la maisonnette des Îles-de-la-Madeleine en passant par les minuscules cottages anglais (premiers de la collection), la haute maison lisboète accessible par une porte du métro parisien, la masure de l'Alentejo et le moulin à vent des Açores, la solide maison canadienne, le moulin à eau de Nouvelle-Angleterre, la pâtisserie alsacienne, le palais vénitien et, au fond du ravin, deux à trois étages des saisissantes habitations troglodytiques de Matera.
Quant au porc grassouillet, au premier plan de la ménagerie, il est québécois. Ni judéen ni saharien, bien entendu.


Quand vous viendrez, approchez-vous. Vous entendrez des clarines déterminées à répartir les alpages en toute harmonie et des airs polyglottes rebondir sur de paisibles ogives gothiques ou sur de pataudes colonnes romanes arc-boutées contre les vents pyrénéens.


À l'entracte, je vous en prie, soyez discrets : c'est le moment où on entend soupirer d'aise l'âme du petit banc qui m'a chamboulée à ma dernière visite chez Henriette.

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