Encore à l’écart des circuits touristiques, parce qu’il n’y
a pas d’Antiquité, de baroque ni de médiéval très apparents, le Testaccio
conserve une vie toute simple, presque villageoise. Et franchement, les gens y
sont beaucoup plus souriants et serviables qu’ailleurs dans la ville, même si
on n’est pas une belle jeune Américaine ou Française avec des jambes et des
cheveux longs comme ça.
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| Piazza Testaccio |
À deux pas de l’appartement (que je recommande avec
insistance), il y a deux grandes places où les gens se rassemblent, s’assoient
et papotent. L’une d’elle, qui accueillait le marché, avait été dépouillée de
sa fontaine à l’époque fasciste parce que Mussolini, qui rêvait d’empire, l’avait
trouvée très belle et en avait ordonné le déménagement sur la voie où il
faisait passer les cortèges en l’honneur des chefs d’États étrangers. Le maire
de la ville a rendu la fontaine au Testaccio, il y a quelques années, toute
entourée d’amphores reproduisant leurs modèles romains qui ont été entassés au fil
des siècles et qui constituent le monte Testaccio,
une colline artificielle constituée de tessons d’amphores. Carlo obtient d’un
propriétaire de café la permission d’aller dans la salle du fond, adossée à ce fascinant
dépotoir antique. Imaginez le mont Myrand, à Québec, sous forme de tessons d’amphores!
Les marchands d’huile, de vin et de sauce de poisson livraient leur marchandise
et balançaient leurs amphores usagées sur ce terrain.
| Le mur aurélien |
Ce matin, je voulais visiter ce
lieu hors du commun, mais hélas, il faut être en groupe et aucun n’est prévu
aujourd’hui, me dit-on au téléphone. Je m’oriente donc vers le marché, mais j’aperçois
un pan de mur ancien (iiie
siècle), que je longe et qui me mène à la pyramide de Caius Cestius, un riche
fonctionnaire qui se fit construire ce mausolée selon un style en vogue à l’époque
(an 15 av. J.-C.) étant donné une récente victoire sur l’Égypte. Le monument a
été carrément englobé dans la muraille deux siècles plus tard.
J’aboutis dans un lieu très paisible,
où les chats semblent vivre en harmonie avec des perruches évadées qui se sont
reproduites. Autrement tout est mort. Et pour cause : me voilà dans le cimitero acattolico c’est-à-dire le
cimetière des non-catholiques, interdits de sépulture en terre consacrée et donc
relégués hors les murs ou, dans ce cas, à l’extrême limite de la ville. On l’appelle
aussi le cimetière des Anglais ou le cimetière des protestants, mais il s’y
trouve en fait des protestants, des juifs et des orthodoxes et des gens qui se
sont suicidés, le geste les excluant de la communauté catholique.
| Tombe de Keats |
| Pyramide de Caius Cestius |
Dans la partie la plus ancienne, les tombes sont érigées ici
et là sans organisation apparente. C’est là qu’on trouve le tombeau du poète
John Keats, mort de tuberculose à 26 ans. Sur la pierre tombale est gravée, en
anglais, cette épitaphe : « Ce tombeau conserve la part mortelle d’un
jeune poète anglais qui, sur son lit de mort, le cœur saisi d’amertume et en
butte aux pouvoirs maléfiques de ses ennemis a voulu que l'on inscrive sur sa tombe ces mots : Ci gît une personne dont le nom avait été écrit sur l'eau. »
À quelques pas, une plaque de marbre répond au commentaire amer du poète, en
italien cette fois : « Keats!
Chaque goutte de cette eau sur laquelle ton cher nom a été écrit est tombée du
visage de ceux qui te pleurent. » Et pour souligner ces beaux moments de
poésie douloureuse, la pierre tombale est ornée d’une lyre, emblème des poètes,
mais dénuée de ses cordes, pour symboliser la voix désormais inaudible de l'artiste.
Moi, c’est
Saint-Ailleurs que j’enterre ce matin. Pour quelque temps.
Bon, c’est pas tout, il faut manger et en traversant le
marché rionale (les quartiers de Venise sont des sestiere et ceux de Rome sont des rione), je constate qu’on y vend, en plus des légumes, tripes et poissons, des
chaussures et des sacs à main. Je poursuis donc ma tradition : un nouveau
sac à main, bien grand, qui m’aidera à rapporter mes surplus (surtout
livresques).
Comme je suis toujours dans le Testaccio, je me pointe à la
Taverna da Bucatino pour le dîner. Un endroit recommandé par le proprio de l’appartement.
On y croise quelques anglophones, mais surtout des locals. Les salles se remplissent très vite (elles sont
climatisées) et quelques habitués ronchonnent à l’idée d’être dehors. Il y a
une option antipasti al carretto, c’est-à-dire
un buffet de hors-d’œuvre qui, selon l’explication sur le menu, sera facturé
entre 6 et 14 euros selon la quantité. OK. Vous vous levez et vous allez faire
votre choix. Personne ne pèse, personne ne regarde… On me facture 8 euros une
assiette qui n’était pas remplie et je serais curieuse de voir la facture des
habitués pour une même quantité, mais bon, c’est délicieux : quelques
moules marinara, des olives, calmars, deux tranches de pommes de terre panées et deux tites
tranches de courgettes, panées itou. Et puis le supplice, soit la spécialité du
lieu : les bucatini all’amatricciana.
Les bucatini sont des spaghetti élevés aux stéroïdes. En Italie, on ne coupe
pas les pâtes longues au couteau. Les minces, on les roule à la fourchette,
point. Les plus grosses, comme les bucatini, on peut les rouler en s’aidant d’une
cuiller ou d’un morceau de pain. C’est la première fois que j’affronte des
bucatini. Pas de cuiller en vue, mais la corbeille à pain est pleine. J’ai déjà
constaté que le roulage n’est pas une technique très propre. À moins d’y passer
la journée, il y a souvent des p’tits bouts qui dépassent (BQD), mais même les dames
les plus élégantes y vont d’une aspiration profonde pour faire entrer en bouche
les BQD. Ou alors elles croquent et laissent retomber les BQD dans l’assiette.
Avec des spaghetti, ça va encore. Avec les bucatini, ça arrose partout. Je laisse
tragiquement refroidir les miens parce que, une fois partis les Américains de
la table voisine, je reste seule avec un paquet d’Italiens dont pas un n’a
commandé les fichus bucatini. Ah! Ça y est! Les deux messieurs en chemise
blanche, là! Comment vont-ils faire? Hé… Le serveur leur apporte des bavettes
et m’en tend une en s’excusant avec profusion de ne pas l’avoir fait plus tôt.
Apparemment, la nappe on s’en fout, mais les vêtements des gens… Comme les
messieurs chics, j’attache la bavette à mon cou, je roule mes bucatini, je slurpe les bouts qui dépassent ou je croque
pour les laisser tomber dans le plat et hop! me voilà bien lourde, mais très
propre, pour aller jeter un dernier regard (cette année) sur le colisée.
Demain, un dernier
café à l’arôme incomparable.

Quand je pense que tu auras appris à slurper attriquée d'une bavette... faut voir, faut voir... même par le trou d'une serrure.... Bon retour au pays
RépondreSupprimerps. ce matin une blague circulait sur les anglais qui sortent de l'europe en raison des immigrants eux, qui ont envahi au fil des siècles la plupart des continents...