Ça devait arriver!

J'ai fait mon entrée dans la blogosphère pour ces jours où, malgré l'absence d'interlocuteur, je voudrais exprimer surprises, découvertes, plaisirs ou dégoûts. Si d'aventure la curiosité ou le manque d'interlocuteur vous amène ici à votre tour, soyez les bienvenus!

mardi 28 juin 2016

Ciao Saint-Ailleurs!

Le Testaccio est un quartier populaire ancien de Rome. Déjà, au cours des premiers siècles, les riches propriétaires et entrepreneurs y avaient fait construire des habitations pour les ouvriers. On en a trouvé la trace voici quelque 20 ans quand on a dû creuser pour dieu sait quoi. Carlo (mon propriétaire) le sait lui aussi, mais j’ai oublié cette partie de son commentaire. Carlo m’a pilotée dans ce quartier qu’il adore et dont il est l’un des fiers résidents pendant qu’Alessandra, sa femme, supervisait le ménage de l’appartement. Ils ne veulent pas pousser dehors les gens dont le vol est en après-midi ni laisser en plan les nouveaux locataires qui arrivent tôt. Voilà pourquoi j’ai droit à une visite guidée et à un café là où il a ses habitudes. Carlo souhaite que le tourisme se développe un peu dans le quartier, parce que « nous en sommes fiers et nous voulons le partager », dit-il. Et, probablement, louer plus facilement ses deux appartements. Mais il est conscient du danger : un développement trop intense détruira l’âme du quartier. Déjà, beaucoup de menus sont bilingues mais, au moins, il n’y a pas de serveur sur le trottoir qui vous le plante sous le nez et vous invite avec insistance à vous asseoir.

Encore à l’écart des circuits touristiques, parce qu’il n’y a pas d’Antiquité, de baroque ni de médiéval très apparents, le Testaccio conserve une vie toute simple, presque villageoise. Et franchement, les gens y sont beaucoup plus souriants et serviables qu’ailleurs dans la ville, même si on n’est pas une belle jeune Américaine ou Française avec des jambes et des cheveux longs comme ça.
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Piazza Testaccio
À deux pas de l’appartement (que je recommande avec insistance), il y a deux grandes places où les gens se rassemblent, s’assoient et papotent. L’une d’elle, qui accueillait le marché, avait été dépouillée de sa fontaine à l’époque fasciste parce que Mussolini, qui rêvait d’empire, l’avait trouvée très belle et en avait ordonné le déménagement sur la voie où il faisait passer les cortèges en l’honneur des chefs d’États étrangers. Le maire de la ville a rendu la fontaine au Testaccio, il y a quelques années, toute entourée d’amphores reproduisant leurs modèles romains qui ont été entassés au fil des siècles et qui constituent le monte Testaccio, une colline artificielle constituée de tessons d’amphores. Carlo obtient d’un propriétaire de café la permission d’aller dans la salle du fond, adossée à ce fascinant dépotoir antique. Imaginez le mont Myrand, à Québec, sous forme de tessons d’amphores! Les marchands d’huile, de vin et de sauce de poisson livraient leur marchandise et balançaient leurs amphores usagées sur ce terrain.
Le mur aurélien
Ce matin, je voulais visiter ce lieu hors du commun, mais hélas, il faut être en groupe et aucun n’est prévu aujourd’hui, me dit-on au téléphone. Je m’oriente donc vers le marché, mais j’aperçois un pan de mur ancien (iiie siècle), que je longe et qui me mène à la pyramide de Caius Cestius, un riche fonctionnaire qui se fit construire ce mausolée selon un style en vogue à l’époque (an 15 av. J.-C.) étant donné une récente victoire sur l’Égypte. Le monument a été carrément englobé dans la muraille deux siècles plus tard.
J’aboutis dans un lieu très paisible, où les chats semblent vivre en harmonie avec des perruches évadées qui se sont reproduites. Autrement tout est mort. Et pour cause : me voilà dans le cimitero acattolico c’est-à-dire le cimetière des non-catholiques, interdits de sépulture en terre consacrée et donc relégués hors les murs ou, dans ce cas, à l’extrême limite de la ville. On l’appelle aussi le cimetière des Anglais ou le cimetière des protestants, mais il s’y trouve en fait des protestants, des juifs et des orthodoxes et des gens qui se sont suicidés, le geste les excluant de la communauté catholique.
Le cimetière a pour gardienne une jeune Italienne et une Américaine du Maine, plus âgée, qui me dit en anglais : « Ah, vous êtes Canadienne, alors vous aimerez sûrement qu’on vous parle anglais! » Elle ajoute qu’elle est déjà venue plusieurs fois au Canada et particulièrement à Québec City. Félicitations au personnel de l’hôtel et des restos qui ont si bien su lui offrir un home away from home, au point où elle ne s’est jamais rendu compte que nous étions francophones.
Tombe de Keats
Pyramide de Caius Cestius
Dans la partie la plus ancienne, les tombes sont érigées ici et là sans organisation apparente. C’est là qu’on trouve le tombeau du poète John Keats, mort de tuberculose à 26 ans. Sur la pierre tombale est gravée, en anglais, cette épitaphe : « Ce tombeau conserve la part mortelle d’un jeune poète anglais qui, sur son lit de mort, le cœur saisi d’amertume et en butte aux pouvoirs maléfiques de ses ennemis a voulu que l'on inscrive sur sa tombe ces mots : Ci gît une personne dont le nom avait été écrit sur l'eau. » À quelques pas, une plaque de marbre répond au commentaire amer du poète, en italien cette fois : « Keats! Chaque goutte de cette eau sur laquelle ton cher nom a été écrit est tombée du visage de ceux qui te pleurent. » Et pour souligner ces beaux moments de poésie douloureuse, la pierre tombale est ornée d’une lyre, emblème des poètes, mais dénuée de ses cordes, pour symboliser la voix désormais inaudible de l'artiste.
Moi, c’est Saint-Ailleurs que j’enterre ce matin. Pour quelque temps.
Dans la partie plus récente, les tombes sont beaucoup plus denses. Selon la gardienne américaine, on y ajoute encore deux ou trois morts par mois, mais très peu de Canadiens, souligne-t-elle. Cette portion est divisée en secteurs allemand, grec, etc. Il y a de très beaux monuments et d’autres… que je ne suis pas arrivée à comprendre. Si jamais vous vous cotisez pour me faire sculpter un petit quelque chose, de grâce évitez le modèle dictionnaire. Un passeport, peut-être? (Sans la photo ou, à tout le moins, sans la photo qu’on nous oblige à y mettre.) Je travaillerai à l’épitaphe à bord de l’avion, mais vous déciderez si vous préférez la vôtre.
Bon, c’est pas tout, il faut manger et en traversant le marché rionale (les quartiers de Venise sont des sestiere et ceux de Rome sont des rione), je constate qu’on y vend, en plus des légumes, tripes et poissons, des chaussures et des sacs à main. Je poursuis donc ma tradition : un nouveau sac à main, bien grand, qui m’aidera à rapporter mes surplus (surtout livresques).
Comme je suis toujours dans le Testaccio, je me pointe à la Taverna da Bucatino pour le dîner. Un endroit recommandé par le proprio de l’appartement. On y croise quelques anglophones, mais surtout des locals. Les salles se remplissent très vite (elles sont climatisées) et quelques habitués ronchonnent à l’idée d’être dehors. Il y a une option antipasti al carretto, c’est-à-dire un buffet de hors-d’œuvre qui, selon l’explication sur le menu, sera facturé entre 6 et 14 euros selon la quantité. OK. Vous vous levez et vous allez faire votre choix. Personne ne pèse, personne ne regarde… On me facture 8 euros une assiette qui n’était pas remplie et je serais curieuse de voir la facture des habitués pour une même quantité, mais bon, c’est délicieux : quelques moules marinara, des olives, calmars, deux tranches de pommes de terre panées et deux tites tranches de courgettes, panées itou. Et puis le supplice, soit la spécialité du lieu : les bucatini all’amatricciana. Les bucatini sont des spaghetti élevés aux stéroïdes. En Italie, on ne coupe pas les pâtes longues au couteau. Les minces, on les roule à la fourchette, point. Les plus grosses, comme les bucatini, on peut les rouler en s’aidant d’une cuiller ou d’un morceau de pain. C’est la première fois que j’affronte des bucatini. Pas de cuiller en vue, mais la corbeille à pain est pleine. J’ai déjà constaté que le roulage n’est pas une technique très propre. À moins d’y passer la journée, il y a souvent des p’tits bouts qui dépassent (BQD), mais même les dames les plus élégantes y vont d’une aspiration profonde pour faire entrer en bouche les BQD. Ou alors elles croquent et laissent retomber les BQD dans l’assiette. Avec des spaghetti, ça va encore. Avec les bucatini, ça arrose partout. Je laisse tragiquement refroidir les miens parce que, une fois partis les Américains de la table voisine, je reste seule avec un paquet d’Italiens dont pas un n’a commandé les fichus bucatini. Ah! Ça y est! Les deux messieurs en chemise blanche, là! Comment vont-ils faire? Hé… Le serveur leur apporte des bavettes et m’en tend une en s’excusant avec profusion de ne pas l’avoir fait plus tôt. Apparemment, la nappe on s’en fout, mais les vêtements des gens… Comme les messieurs chics, j’attache la bavette à mon cou, je roule mes bucatini, je slurpe les bouts qui dépassent ou je croque pour les laisser tomber dans le plat et hop! me voilà bien lourde, mais très propre, pour aller jeter un dernier regard (cette année) sur le colisée.
Au passage, je revois l’appartement où Élise et André m’avaient invitée, rue Sant’Agata de’ Goti, et un petit bar à vin qui, hélas, est fermé au moment où j’y passe. Il est temps de boucler ma valise.
Demain, un dernier café à l’arôme incomparable.
 

1 commentaire:

  1. Quand je pense que tu auras appris à slurper attriquée d'une bavette... faut voir, faut voir... même par le trou d'une serrure.... Bon retour au pays
    ps. ce matin une blague circulait sur les anglais qui sortent de l'europe en raison des immigrants eux, qui ont envahi au fil des siècles la plupart des continents...

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